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Saint François-Xavier



Dernière mise à jour
le 05/11/2019

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VitrailBaie numéro 01
Fête 3 décembre, mémoire obligatoire
Naissance07/04/1506
Mort02/12/1552
Hommes contemporains
NomNaissanceMortFonction
Charles Quint, Charles de Habsbourg24/02/150021/09/1558empereur
roi d'Espagne
Guillaume Farel148913/09/1565Pionnier de la réforme protestante
Jean Calvin10/07/150927/05/1564Pionnier de la réforme protestante

Liste des chapitres

Les écrits

Le P. Turselin a écrit sa vie en latin ; elle est divisée en six livres, et fut imprimée pour la première fois à Rome, en 1594. Deux ans après, le même auteur donna une traduction latine des lettres du Saint. Le P. Poussines a traduit aussi en latin un nouveau recueil de lettres de saint François Xavier lequel parut à Rome en 1667, in-8°. L'histoire de saint François-Xavier est rappportée dans l’Histoire de la compagnie de Jésus, par Orlandin. Elle a encore été écrite en italien par les pères Bartoli et Maffei ; en portugais, par Lucena ; en espagnol, par Garcia, et en français, par le père Bouhours. Cette dernière vie, qui est composée avec autant de goût que d'élégance, a été traduite en anglais par Dryden Outre ces ouvrages, on peut consulter les hommes illustres de Niéremherg, les historiens modernes de l'Inde, et surtout Jaric ; l’Histoire ecclésiastique du Japon, par Solier ; l’Histoire des missions des Indes orientales, de la Chine et du Japon, en espagnol, par Louis de Gusman ; les Voyages de Ferdinand Mendez Pinto, en portugais; l’Histoire des Indes, par Maffei, 1. 15; l'Histoire du Japon, par Charlevoix Lafiteau, Découvertes et Conquêtes des Indes orientales par les Portugais, etc.

Commentaire d'Alban Butler

JESUS-CHRIST chargea ses apôtres d’aller prêcher l’Evangile à toutes les nations. Les pasteurs de l’Eglise ont toujours rempli fidèlement cette importante fonction ; et la Providence a suscité dans chaque siècle des prédicateurs animés de l’Esprit-Saint, qui, tenant leur mission des successeurs des apôtres, ont porté le flambeau de la foi dans de nouvelles contrées, pour étendre le royaume de Jésus-Christ, et remplir le nombre des élus. Mais ce zèle pour la conversion des peuples est une prérogative qui appartient à l’Eglise catholique, et qu’aucune secte ne saurait lui disputer. Parmi ceux qui, dans le seizième siècle, travaillèrent avec le plus de succès à ce grand ouvrage, on doit donner la première place à saint François Xavier, ce Thaumaturge des derniers temps, que le Pape Urbain VIII appelle, à juste titre, l'Apôtre des Indes.

La jeunesse de François-Xavier

11 naquit le 7 Avril 1506, au château de Xavier, dans la Navarre, à huit lieues de Pampelune. D. Jean de Jasso, son père, était un des principaux conseillers d’état de Jean d’Albert, troisième du nom, Roi de Navarre. Sa mère était héritière des illustres maisons d’Azpilcueta et de Xavier. Ils eurent plusieurs enfants, dont les aînés portèrent le surnom d’Azpilcueta. On donna à François, le plus jeune de tous, celui de Xavier.

II apprit les premiers éléments de la langue latine dans la maison paternelle, et il puisa au sein d’une famille vertueuse, de grands sentiments de piété : il était, dès son enfance, d’un caractère doux, gai, complaisant, ce qui le faisait aimer de tout le monde. On découvrait en lui un génie rare et une pénétration singulière. Avide d’apprendre, il s’appliquait à l’étude avec ardeur, et il ne voulut point embrasser la profession des armes comme ses frères. Lorsqu’il eut atteint sa dix-huitième année, ses parents l’envoyèrent à l’université de Paris, qui était regardée comme la première école du monde.

François-Xavier à Paris

Il entra au collège de Sainte-Barbe, et commença son cours de philosophie. Son amour pour l’étude lui fit dévorer les difficultés qu’offraient les questions les plus subtiles et les plus rebutantes. Ses talents naturels se développèrent de plus en plus ; son jugement se forma, et sa pénétration acquit plus d’étendue et de vivacité. Les applaudissements qu’il recevait de toutes parts, flattaient agréablement sa vanité ; car il ne trouvait rien de criminel dans cette passion ; il la regardait même comme une émulation louable et nécessaire pour faire fortune dans le monde.

Son cours de philosophie achevé, il fut reçu maître-ès-arts, et il enseigna lui-même cette science au collège de Beauvais ; mais il continua de demeurer dans celui de Sainte-Barbe.

La conversion de François-Xavier par Ignace de Loyola

Saint Ignace étant venu à Paris, en 1528, pour finir ses études se mit en pension dans le même collège. Il méditait alors le projet de former une société savante qui se dévouât tout entière au salut du prochain. Vivant avec Pierre Lefèvre, Savoyard, et avec François Xavier, il les jugea propres à remplir ses vues. Il ne lui fut pas difficile de gagner le premier, qui n’avait point d’attachement pour le monde. Mais François, dont la tête était remplie de pensées ambitieuses, rejeta avec dédain la proposition d’Ignace ; il le raillait même en toute occasion ; il tournait en ridicule la pauvreté dans laquelle il vivait, et la traitait de bassesse d’âme. Ses mépris n’affectaient point Ignace ; il les supportait avec douceur et avec un air gai, se contentant de répéter de temps en temps cette maxime de l’Evangile : Que sert à un homme de gagner tout l'univers, et de perdre son âme ? Tout cela ne fit point d’impression sur Xavier. Ebloui par la vaine gloire, il se faisait de faux principes pour concilier l’amour du monde avec le christianisme. Ignace le prit par son faible ; il se mit à louer son savoir et ses talents ; il applaudissait à ses leçons, et cherchait l’occasion de lui procurer des écoliers. Ayant appris qu’il se trouvait dans le besoin, il lui offrit de l’argent qui fut accepté.

Xavier avait l’âme généreuse ; il fut très touché de ce procédé. Considérant ensuite la naissance d’Ignace, il ne put douter qu’il n’agit par un motif supérieur dans le genre de vie qu’il avait embrassé. Il vit donc Ignace avec d’autres yeux, et il l’écouta avec attention. Les luthériens avaient alors des émissaires à Paris, pour répandre secrètement leurs erreurs parmi les étudiants de l’université. Ces émissaires présentèrent leurs dogmes d’une manière si plausible, que Xavier, naturellement curieux, prenait plaisir à les écouler. Ignace vint à son secours, et empêcha l’effet de la séduction. Trouvant un jour Xavier plus attentif qu’à l’ordinaire, il lui répéta avec encore plus de force que par le passé, ces paroles de Jésus-Christ, que sert à un homme de gagner tout l’univers, et de perdre son âme ? Il lui représenta ensuite qu’une âme aussi noble ne devait point se borner aux vains honneurs du monde ; qu’il fallait que la gloire céleste fût l’unique objet de son ambition ; et qu’il était contraire à la raison de préférer à ce qui est éternel, ce qui passe comme un songe. Xavier comprit alors le néant des grandeurs humaines, et sentit naître en lui l’amour des choses célestes. Ce ne fut cependant qu’après de violents combats qu’il se rendit aux impressions de la grâce, et qu’il résolut enfin de conformer sa vie aux maximes austères de l’Evangile. Il se mit sous la conduite d’Ignace, qui le fit avancer à grands pas dans les voies de la perfection ; il apprit d’abord à vaincre sa passion dominante, et à se défaire de la vaine gloire, son plus dangereux ennemi. Il ne chercha plus que les occasions de s’humilier, afin de délivrer entièrement son cœur de l’enflure de l’orgueil ; et comme il n’est pas possible de remporter une victoire complète sur ses passions, sans réprimer ses sens et sans mortifier sa chair, il couvrit son corps d’un cilice, et l’affaiblit par le jeûne et par d’autres austérités.

Lorsque les vacances furent arrivées, il fit les exercices spirituels, suivant la méthode de saint Ignace. Sa ferveur était si grande, qu’il passa quatre jours sans prendre aucune nourriture. La contemplation des choses célestes l’occupa le jour et la nuit ; il parut changé en un autre homme. Ce n’étaient plus les mêmes désirs, les mêmes vues, les mêmes affections, il ne se reconnaissait plus lui-même; l’humilité de la croix lui paraissait préférable à toute la gloire du monde. Pénétré des plus vifs sentiments de componction, il voulut faire une confession de toute sa vie ; il forma le dessein de glorifier le Seigneur par tous les moyens possibles, et de consacrer le reste de sa vie au salut des âmes. Après avoir enseigné la philosophie trois ans et demi, comme il se pratiquait dans ce temps-là, il se mit à l’étude de la théologie par le conseil de son directeur.

Le vœu de Montmartre et le miracle des cordes

Le jour de l’Assomption de l'année 1534, Ignace, avec ses six compagnons, du nombre desquels était Xavier, se rendit à Montmartre. Ils y firent tous vœu de visiter la Terre-Sainte, et de travailler à la conversion des infidèles, ou si cette entreprise ne pouvait avoir lieu, d’aller se jeter aux pieds du Pape, et de lui offrir leurs services pour s’employer aux bonnes œuvres qu’il jugerait à propos dç leur désigner. Trois nouveaux compagnons se joignirent bientôt à eux. Tous finirent leur théologie l’année suivante. Le 15 Novembre 1536, ils partirent de Paris, au nombre de neuf, pour aller à Venise. Saint Ignace, qui s’était rendu d’Espagne en cette ville, les y attendait. Ils traversèrent toute l’Allemagne à pied, malgré les rigueurs de l’hiver qui était extrêmement froid celle année. Xavier, pour se punir de la complaisance que lui avait inspirée autrefois son agilité à la course et à de semblables exercices du corps, s’était lié les bras et les cuisses avec de petites cordes. Le mouvement lui enfla les cuisses, et les cordes entrèrent si avant dans la chair, qu’on ne les voyait presque plus. La douleur qu’il en ressentit fut très sensible ; il la supporta d’abord avec patience : mais il se vit bientôt dans l’impossibilité de marcher, et il ne put cacher plus longtemps la cause de l’état où il se trouvait. Ses compagnons appelèrent un chirurgien, qui déclara qu’il y avait du danger à faire des incisions, et qu’au reste le mal était incurable. Lefèvre, Laynez et les autres passèrent la nuit en prières, et le lendemain matin Xavier trouva que les cordes étaient tombées. Ils rendirent tous grâces au Seigneur, et continuèrent leur route. Xavier servait ses compagnons en toutes rencontres, et les prévenait toujours par des devoirs de charité.

Le soin des malades à Venise

Ils arrivèrent à Venise le 8 Janvier 1537, et eurent beaucoup de consolation en revoyant saint Ignace. Ils se distribuèrent dans les deux hôpitaux de la ville, afin d’y servir les pauvres, jusqu’au moment où ils s’embarqueraient pour la Palestine. Xavier était à l’hôpital des incurables. Après avoir employé le jour à rendre aux malades les services les plus humiliants, il passait la nuit en prières. Il s’attachait de préférence à ceux qui avaient des maladies contagieuses, ou qui étaient couverts d’ulcères dégoûtants. Un de ces malades avait un ulcère horrible à voir, et dont la puanteur était insupportable. Personne n’osait en approcher, et Xavier sentait beaucoup de répugnance à le servir. Mais se rappelant que l’occasion de faire un grand sacrifice était trop précieuse pour la laisser échapper, il embrassa le malade ; puis approchant sa bouche de l’ulcère, il en suça le pus : au même instant sa répugnance cessa, et cette victoire remportée sur lui-même, lui mérita la grâce de ne plus trouver de peine à rien ; tant il est important de ne pas écouter les révoltes de la nature, et de vaincre une bonne fois.

La première messe de François-Xavier

Deux mois se passèrent dans ces exercices de charité. Saint Ignace, qui crut devoir rester seul à Venise, envoya ses compagnons à Rome, pour demander la bénédiction du Pape Paul III, avant leur départ pour la Terre-Sainte. Le Souverain-Pontife accorda à ceux de la compagnie qui n’étaient point dans les ordres sacrés, la permission de les recevoir de tout évêque catholique. De retour à Venise, Xavier fut ordonné prêtre, le jour de S. Jean-Baptiste 1537, et tous firent vœu de chasteté, de pauvreté et d’obéissance entre les mains du nonce. Xavier se retira dans un village éloigné d’environ quatre milles de Padoue, pour se préparer à célébrer sa première messe. Il y passa quarante jours dans une pauvre chaumière abandonnée, exposé à toutes les injures de l’air, couchant sur la terre, et ne vivant que de ce qu’il mendiait de porte en porte. Cependant Ignace fit partir tous ses compagnons pour Vicence. Xavier s’y rendit après sa retraite, et il y dit sa première messe, mais avec une telle abondance de larmes, qu’il fit pleurer tous ceux qui y assistèrent. Il se livra aux exercices de la charité et aux fonctions du saint ministère à Bologne, et il serait difficile d’exprimer toutes les bonnes œuvres qu’il fit dans cette ville. La maison où il demeurait fut depuis donnée aux Jésuites, et convertie en un oratoire qu’on fréquentait avec beaucoup de dévotion.

Sous les ordres du Pape

Ignace fit venir Xavier à Rome, dans le carême de l’année suivante. Tous les Pères de la compagnie naissante s’y étaient rassemblés pour délibérer sur la fondation de leur ordre. Leurs délibérations furent accompagnées de prières, de larmes, de veilles, de pénitences austères. Tout leur désir était de plaire à Dieu, de chercher sa plus grande gloire et la sanctification des âmes. Comme il s’était écoulé un an sans qu’ils trouvassent l’occasion de passer en Palestine, et que l’exécution de leur projet était devenue impraticable, à cause de la guerre qui venait de s’allumer entre les Vénitiens et les Turcs, ils offrirent leurs services au Pape, en le priant de les employer de la manière qu’il jugerait la plus utile au salut du prochain. Leurs offres furent acceptées ; ils eurent ordre de prêcher dans Rome, jusqu’à ce que Sa Sainteté en eût autrement décidé. Xavier exerça son ministère dans l’église de Saint-Laurent in Damato. On y admira tout à la fois son zèle et sa charité.

Le départ pour le Portugal

Goéva, Portugais, qui avait été principal du collège de Sainte-Barbe, à Paris, se trouvait alors à Rome : Jean III, Roi de Portugal, l’y avait envoyé pour quelques affaires fort importantes. Il avait connu à Paris Ignace, Xavier et Lefèvre, et il se ressouvenait des grands exemples de vertu qu’ils avaient donnés. Frappé du bien qu’ils faisaient à Rome, il écrivit au Roi son maître, que des hommes si éclairés, si humbles, si charitables, si zélés, si infatigables, si avides de croix, et qui ne se proposaient que la gloire de Dieu, étaient propres à aller planter la foi dans les Indes orientales. Cette lettre fit grand plaisir au prince. Il chargea D. Pedro Mascaregnas, son ambassadeur à Rome, de lui obtenir six de ces hommes apostoliques pour la mission dont lui avait parlé Govéa. Saint Ignace n’en put accorder que deux ; il désigna Simon Rodriguez, Portugais, et Nicolas Bobadilla, Espagnol. Le premier partit sans délai pour Lisbonne. Bobadilla, qui ne devait partir qu’avec l’ambassadeur, tomba malade. Cet événement, ménagé par la Providence, lui fit substituer Xavier, la veille du départ de Mascaregnas. Notre Saint ressentit une grande joie du choix qu’on faisait de lui. Il alla demander la bénédiction du Pape Paul III, qui présagea dès lors les fruits admirables qu’on avait droit d’attendre d’un tel missionnaire.

Xavier quitta Rome avec l’ambassadeur de Portugal, le 15 Mars 1540. Il saisit sur la route toutes les occasions qui se présentèrent de pratiquer la mortification et l’humilité, de faire éclater son zèle et sa ferveur, de rendre à ceux qui voyageaient avec lui les services les plus révoltants pour l’amour propre, et de se comporter à leur égard, comme s’il eût été le serviteur de tous. Le voyage se fit par terre à travers les Alpes et les Pyrénées, et dura plus de trois mois. L’ambassadeur étant à Pampelune, proposa au Saint d’aller au château de Xavier, qui était peu éloigné, afin de dire adieu à sa mère qui vivait encore, et à ses amis qu’il ne verrait peut-être jamais en ce monde. Le Saint ne voulut point se détourner de sa route ; il dit qu’il différait à voir ses parents dans le ciel ; que l'entrevue qu’on lui proposait, serait accompagnée de tristesse, comme il arrive dans les derniers adieux ; au lieu que dans le ciel, il serait réuni pour toujours aux personnes qui lui étaient chères, et que sa joie ne serait mêlée d'aucune affliction. Mascaregnas fut très édifié d'un pareil détachement du monde ; touché des exemples et des instructions de Xavier, il résolut de se donner à Dieu sans réserve.

Au Portugal

Ils arrivèrent à Lisbonne sur la fin de Juin. Xavier alla joindre Rodriguez, qui logeait dans un hôpital pour instruire et servir les malades. Quoiqu'ils fissent dans ce lieu leur demeure ordinaire, cela ne les empêchait pas de faire le catéchisme et des instructions dans les différents quartiers de la ville. Les Dimanches et les fêtes, ils entendaient les confessions à la cour ; car le Roi et plusieurs personnes de la cour, qu'ils avaient engagés à tendre à la perfection, se confessaient et communiaient tous les huit jours. Rodriguez et Xavier montraient tant de zèle pour le salut des âmes, et y travaillaient avec tant de succès, que le Roi voulait les retenir dans son royaume. Il fut décidé que le premier resterait, et que le second irait aux Indes. Xavier passa huit mois à Lisbonne, parce que la flotte ne devait partir qu’au printemps prochain. Il reçut plusieurs lettres de Martin d’Azpicueta, plus connu sous le nom de docteur de Navarre, qui le pressait de se rendre auprès de lui. Le docteur était son oncle maternel, et professait la théologie à Coïmbre. Xavier refusa constamment d'aller dans cette ville. Le docteur lui ayant témoigné de l'inquiétude sur son genre de vie, il lui répondit qu'il ne devait point s'arrêter à ce qu’on disait du nouvel institut : qu'il importait peu d'être jugé par les hommes, par ceux surtout qui jugent sans connaissance de cause. Avant de quitter Rome, il avait remis entre les mains du père Laynez, un acte par lequel il déclarait qu’il approuvait la règle et les constitutions que dresserait Ignace, et qu’il se consacrait à Dieu par des vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance dans la compagnie de Jésus, lorsqu’elle aurait été érigée en ordre religieux par le Saint-Siège.

Les brefs du Pape

Quand le temps du départ fut arrivé, le Roi remit quatre brefs du Pape au saint missionnaire. Dans les deux premiers, le Souverain-Pontife établissait Xavier nonce apostolique, et lui donnait d’amples pouvoirs ; dans le troisième, il le recommandait à David, Roi d’Ethiopie, et dans le quatrième aux autres princes d’Orient. Il fut impossible de lui faire accepter aucunes provisions. Il ne prit que quelques livres de piété, destinés à l’usage des nouveaux convertis. Sur la proposition qu’on lui fit d’emmener un domestique, il répondit qu’il était en état de se servir lui-même. Il ajouta à ceux qui lui représentaient qu’il serait contre la décence qu’un nonce du Saint-Siège préparât soi-même sa nourriture et lavât son linge sur le tillac, qu’il ne devait pas craindre de scandaliser tant qu’il ne ferait point le mal. Il s’embarqua pour les Indes avec le père Paul de Camerino, Italien, et le père François Mansilla, Portugais. Le second n’était point encore prêtre. Le père Simon Rodriguez les accompagna jusqu’à la flotte. Ce fut là qu’au milieu des plus tendres embrassements, Xavier lui dit : « Je veux pour votre consolation vous découvrir un secret que je vous ai caché jusqu’à présent. Il vous souvient que lorsque nous étions dans un hôpital de Rome, vous m’entendîtes crier une nuit, encore plus, Seigneur, encore plus. Vous m’avez demandé souvent ce que cela voulait dire et je vous ai toujours répondu que vous ne deviez pas vous en mettre en peine. Sachez maintenant que je vis, endormi ou éveillé, Dieu le sait, tout ce que je devais souffrir pour la gloire de Jésus-Christ : Notre-Seigneur me donna tant de goût pour les souffrances, que ne pouvant me rassasier de celles qui s’offraient à moi, j’en désirai davantage; et c’est le sens de ces mots que je prononçais avec tant d’ardeur, encore plus, encore plus. J’espère que la divine bonté m’accordera dans les Indes ce qu’elle m’a montré en Italie, et que ces désirs qu’elle m’a inspirés seront bientôt satisfaits(1). » Xavier s’embarqua le 7 Avril 1541, le jour de sa naissance, dans sa trente-deuxième année. La flotté fit voile sous la conduite de D. Martin Alphonse de Sousa, nommé vice-roi des Indes, lequel voulut avoir le Saint sur son bord.

La navigation vers Goa

Il y avait bien mille personnes dans le vaisseau du vice-roi. François Xavier les regarda comme un troupeau confié à ses soins. Il catéchisait les matelots et prêchait tous les Dimanches au pied du grand mât. Il avait un soin extraordinaire des malades, et les portait dans sa chambre, dont il faisait une espèce d’infirmerie. Il couchait sur le tillac, et ne vécut que d’aumônes pendant tout le voyage. Inutilement le vice-roi le pressa de manger à sa table, ou d’accepter au moins ce qu’il lui envoyait pour sa nourriture. Xavier répondit toujours qu’il était un pauvre religieux, et qu’ayant fait vœu de pauvreté, il était de son devoir de l’accomplir. S’il fut forcé quelquefois de recevoir les plats que le vice-roi lui envoyait de sa table, il les partageait entre ceux qu’il savait en avoir le plus de besoin. Attentif à réprimer et même à prévenir toute espèce de désordres, il faisait cesser les murmures, apaisait les querelles et les disputes, et empêchait, autant qu’il lui était possible, les jurements, les blasphèmes et la passion du jeu. S’il était témoin de quelques mauvaises actions, il reprenait les coupables avec une telle autorité, que personne ne lui résistait ; et son zèle était si bien tempéré par la douceur, qu’on ne pouvait s’en offenser. Les froids insupportables du Cap-Vert, les chaleurs excessives de la Guinée, la putréfaction de l’eau douce et des viandes sous la ligne, ayant produit des maladies fâcheuses, il donna les plus grandes preuves de charité pour les besoins spirituels et corporels de l’équipage.

L'Afrique

Après cinq mois de navigation, la flotte doubla le Cap de Bonne-Espérance, et aborda sur la fin d’Août à Mozambique, sur la côte orientale d’Afrique. Elle fut obligée d’y passer l’hiver. Les habitants de Mozambique, mahométans pour la plupart, trafiquaient avec les Arabes et les Ethiopiens : mais les Portugais avaient quelques établissements chez ce peuple. L’air du pays est malsain, et Xavier y tomba malade. Sa santé étant rétablie, il se rembarqua avec le vice-roi, qui mit à la voile le 13 Mars 1542. Après trois jours de navigation, on arriva à Mélinde, ville d’Afrique, habitée par les Sarrasins. Xavier pensait à parler de religion, pour faire sentir les absurdités du mahométisme, lorsqu’un des principaux de la ville le prévint, et lui demanda s’il n’y avait pas plus de piété en Europe qu’à Mélinde. Il ajouta que de dix-sept mosquées qu’ils avaient, quatorze étaient entièrement abandonnées, et qu’on ne fréquentait presque plus les trois autres. Cette conversation n’eut point d’autre suite, et le Saint partit en gémissant sur l’aveuglement de ce peuple. La flotte continua de côtoyer l’Afrique, et alla mouiller au bout de quelques jours à l’île de Socolora, vis-à-vis le détroit de la Mecque. Xavier y trouva quelque trace du christianisme, mais défiguré ; et ce ne fut pas sans verser des larmes qu’il abandonna un peuple disposé à recevoir ses instructions. Les Socotorins l’accompagnèrent jusque sur le bord de la mer, en le priant de revenir chez eux. On s’embarqua, et la navigation fut de peu de jours. La flotte, après avoir traversé la mer d’Arabie et une partie de celle de l’Inde, arriva au port de Goa, le 6 Mai 1542, le treizième mois depuis sa sortie du port de Lisbonne(2).

L'arrivée à Goa

Xavier n’eut pas plutôt pris terre, qu’il se rendit à l’hôpital, où il choisit son logement ; mais il ne voulut exercer aucune fonction sans avoir vu l’évêque de Goa. C’était Jean d’Albuquerque, religieux de Saint-François, que ses vertus rendaient singulièrement recommandable. Le saint missionnaire lui présenta les brefs de Paul III, et lui déclara qu'il ne prétendait point en faire usage sans son approbation. Il se jeta ensuite à ses pieds pour lui demander sa bénédiction. Le prélat, frappé de la modestie de Xavier, et de certain air de sainteté que respirait son extérieur, s’empressa de le relever. Puis, après avoir baisé respectueusement les brefs du Souverain-Pontife, il lui promit de l’aider de son autorité épiscopale : promesse qu’il tint depuis fidèlement. Xavier, pour attirer sur ses travaux la bénédiction du ciel, passa la plus grande partie de la nuit en prières.

L'état de la religion à Goa à l'arrivée de François-Xavier

L’état où il vit la religion dans le pays où il était envoyé, fit couler ses larmes et l’enflamma de zèle. Les Portugais, livrés aux passions les plus injustes et les plus honteuses, ne se faisaient aucun scrupule de l’ambition, de la vengeance, de l’usure, du libertinage. Il semblait que tout sentiment de religion fût éteint dans la plupart d’entre eux. Les sacrements étaient universellement négligés. Il n’y avait pas quatre prédicateurs dans toutes les Indes, ni guère plus de prêtres hors de Goa. En vain l’évêque tâchait de faire rentrer les coupables en eux-mêmes ; ils méprisaient ses exhortations, ses prières et ses menaces. Il n’y avait point de digue qu’on pût opposer à ce torrent d’iniquités. Les infidèles ressemblaient moins à des hommes qu’à des bêtes ; si quelques-uns avaient cru autrefois à l’Evangile, ils étaient retombés dans leurs premières superstitions et dans leurs anciens désordres, parce qu’ils avaient manqué d’instructions pour se soutenir, et qu’ils n’avaient eu que de mauvais exemples sous les yeux.

L'action de François-Xavier à Goa

La vie scandaleuse des chrétiens étant un grand obstacle à la conversion des gentils, Xavier commença sa mission par les premiers. Il leur rappela les principes du christianisme, et il s’appliqua surtout à former la jeunesse à la vertu. Sa coutume était de passer la matinée à servir les malades des hôpitaux et à visiter les prisonniers. Il parcourait ensuite les rues de Goa, une sonnette à la main, pour avertir les parents et les maîtres d’envoyer leurs enfants et leurs esclaves au catéchisme : il le leur demandait pour l’amour de Dieu. Les petits enfants s’assemblaient autour de lui, et il les menait à l’église pour leur apprendre le symbole des apôtres, les commandements de Dieu, et les pratiques de la religion chrétienne. Il vint à bout de leur inspirer de vifs sentiments de piété. La modestie et la dévotion de ces enfants étonnèrent toute la ville, et la firent bientôt changer de face. Les pécheurs les plus abandonnés commencèrent à rougir de leurs désordres. Quelque temps après, il prêcha en public, et se mit à faire des visites dans les maisons particulières. Sa douceur et sa charité furent des armes auxquelles personne ne résista. Les pécheurs, pénétrés d’horreur pour leurs crimes, vinrent se jeter à ses pieds pour se confesser, et les fruits de pénitence qui accompagnèrent leurs larmes, fournirent des preuves certaines de la sincérité de leur conversion. On renonça aux contrats usuraires ; on restitua les gains illicites ; on mit en liberté les esclaves qu’on avait acquis injustement ; ceux qui avaient des concubines les renvoyèrent lorsqu’ils ne voulurent point les épouser ; enfin l’ordre et la décence furent rétablis dans les familles. La réformation de la ville de Goa fit connaître ce qu’on devait attendre du serviteur de Dieu.

Les Paravas

II apprit qu’à l’Orient de la presqu’île, il y avait sur la côte de la Pêcherie(3), qui s’étend depuis le Cap Comorin jusqu’à l’île de Mânar, un peuple connu sous le nom de Paravas ou de pécheurs ; que ces peuples, par reconnaissance pour les Portugais qui les avaient secourus contre les Maures, s’étaient fait baptiser ; mais que, faute d’instruction, ils conservaient toujours leurs superstitions et leurs vices. Xavier se chargea d’autant plus volontiers de cette mission, qu’il avait quelque connaissance de la langue malabare, qui était en usage à la côte de la Pêcherie. Il se fit accompagner par deux jeunes ecclésiastiques de Goa, qui entendaient passablement la même langue, et s’embarqua au mois d’Octobre de l’année 1542. Il prit terre au Cap Comorin, qui est en face de l'île de Ceylan, et environ à six cents milles de Goa. Il commença l’exercice de son ministère dans un village rempli d’idolâtres ; il leur prêcha Jésus-Christ : mais ils lui dirent qu’ils ne pouvaient changer de religion, sans la permission du seigneur du pays. Leur opiniâtreté cependant ne put tenir contre la force des miracles que Dieu opéra par son serviteur. Une femme était en travail d’enfant depuis trois jours, et souffrait des peines horribles, sans recevoir aucun soulagement, ni des prières des bracmanes, ni des remèdes naturels. Xavier l’instruisit, et la baptisa lorsqu’elle eut déclaré qu’elle croyait en Jésus-Christ. Elle fut aussitôt délivrée et parfaitement guérie, comme nous l’apprenons d’une lettre de Xavier lui-même à saint Ignace(4). Ce miracle convertit non-seulement la famille de cette femme, mais les principaux habitants du village, et le prince ayant permis l’exercice du christianisme, tous se firent instruire et baptiser.

La côte de la Pêcherie

Encouragé par ce premier succès, il gagna la côte de la Pêcherie. Il s’attacha d’abord à ceux qui avaient reçu le baptême, et leur enseigna la doctrine chrétienne. Mais pour se mettre en état de faire plus de fruit, il voulut bien savoir la langue malabare, et il se donna des peines infinies pour y réussir. A force de travail, il traduisit en cette langue les paroles du signe de la croix, le symbole des apôtres, les commandements de Dieu, l’oraison dominicale, la salutation angélique, le confiteor, le salve regina, enfin tout le catéchisme. II apprit par cœur ce qu'il put de sa traduction, et se mit à parcourir les villages. Il allait, la clochette à la main, comme il le manda lui-même(5) à ses frères en Europe, pour rassembler tout ce qu’il rencontrait d’enfants et d’hommes ; il recommandait aux enfants de répéter ce qu’ils avaient retenu, à leurs pères et à leurs mères, à leurs domestiques et à leurs voisins. Les Dimanches, il faisait des instructions dans la chapelle, et enseignait aux néophytes les prières usitées parmi les chrétiens. Il leur faisait réciter à différentes reprises le symbole, dont il expliquait chaque article ; il expliquait également les commandements de Dieu, et développait les principaux points de la morale de Jésus-Christ. Pour mieux fixer l’attention, surtout des enfants, il leur faisait réciter avec lui une courte prière, après la réponse à chaque question du catéchisme. Ordinairement il commençait chaque instruction par l’oraison dominicale, et la terminait par la salutation angélique. Il forma des catéchistes qui lui furent d’un grand secours pour achever les conversions que ses discours avaient commencées. La ferveur de cette chrétienté naissante était admirable. La multitude de ceux qui recevaient le baptême était si grande, que Xavier, à force de baptiser, ne pouvait presque plus lever les bras. C’est ce qu’il mandait lui-même aux Jésuites de l’Europe.

Les miracles sur la côte de la Pêcherie

Les maladies devinrent alors si fréquentes à la côte de la Pêcherie, qu’on n’y en avait jamais tant vu. Dieu le permit sans doute pour vaincre l’opiniâtreté de ceux qui refusaient encore d’ouvrir les yeux à la lumière de l’Evangile. Tous couraient à Xavier, ou pour être guéris, ou pour obtenir la guérison de leurs parents et de leurs amis. La santé était rendue aux malades qui se faisaient baptiser et qui invoquaient avec foi le nom de Jésus-Christ. Souvent le Saint envoyait de jeunes néophytes avec son crucifix, son chapelet ou son reliquaire ; ils les faisaient toucher aux malades, avec lesquels ils récitaient l’oraison dominicale, le symbole et le décalogue ; et ceux-ci n’avaient pas plus tôt protesté qu’ils croyaient et voulaient être baptisés, qu’ils recouvraient la santé sur le champ. Le zèle et la sainteté du missionnaire le rendirent vénérable aux bracmanes mêmes, qui étaient les philosophes, les théologiens et les prêtres des idolâtres : ils s’opposèrent cependant aux progrès de l'Evangile par des motifs d'intérêt. Les conférences qu’ils eurent avec le Saint, ne les convertirent point ; ils refusèrent également de croire sur les miracles éclatants que Xavier opéra sous leurs yeux. On lit dans le procès de la canonisation du serviteur de Dieu, qu’il ressuscita quatre morts dans ce temps-là. Le premier était un catéchiste qui avait été piqué par un de ces serpents dont les piqûres sont toujours mortelles ; le second était un enfant qui s’était noyé dans un puits ; le troisième et le quatrième étaient un jeune garçon et une jeune fille qu’une maladie contagieuse avait enlevés.

Le Saint joignait aux travaux apostoliques les plus grandes austérités de la pénitence. Sa nourriture était celle des plus pauvres ; il ne mangeait que du riz et ne buvait que de l’eau. Il dormait tout au plus trois heures la nuit, et couchait sur la terre dans une cabane de pêcheurs. Loin de faire usage des matelas et des couvertures que le gouverneur lui avait envoyés de Goa, il s’en servit pour assister ceux qui étaient dans le besoin. Le reste de la nuit qu’il ne donnait point au sommeil, il le consacrait à la prière ou à l'utilité du prochain. Quelles que fussent ses occupations extérieures, il ne cessait de s’entretenir avec le Seigneur, et les délices qu’il goûtait dans cet exercice, étaient quelquefois si extraordinaires, qu’il conjurait la bonté divine d’en modérer l’excès. Il parlait de lui-même, quoiqu'on troisième personne, lorsqu’il disait en termes généraux à saint Ignace et à ses frères de Rome(6) : « Il m’arrive plusieurs fois d’entendre un homme dire à Dieu : Seigneur, ne me donnez pas tant de consolation en cette vie ; ou, si vous voulez m’en combler par un excès de miséricorde, tirez-moi à vous, et faites-moi jouir de votre gloire ; car c’est un trop grand supplice que de vivre sans vous voir. »

Retour à Goa et chez les Paravas

Il y avait plus d’un an que Xavier travaillait à la conversion des Paravas. La moisson était si abondante, qu’il crut devoir partir pour Goa, sur la fin de 1543, afin de se procurer des coopérateurs. On lui confia le soin du séminaire, dit de Sainte-Foi, lequel avait été fondé pour l’éducation des jeunes Indiens. Son zèle l’appelant ailleurs, il remit le gouvernement de cette maison entre les mains des membres de la compagnie de Jésus, qu’on avait envoyés aux Indes, il agrandit le séminaire, et dressa les règlements qu’on devait y suivre pour former les jeunes gens aux lettres et à la piété. Ce séminaire prit alors le nom de Saint-Paul, de son église qui était dédiée sous l’invocation de cet apôtre. Par la même raison, les Jésuites furent appelés Pères de S. Paul, ou Paulistes.

L’année suivante, Xavier retourna chez les Paravas, avec quelques ouvriers évangéliques, tant Indiens qu’Européens, qu’il distribua dans différents villages. II en mena quelques-uns avec lui dans le royaume de Travancor, où, comme il le dit dans une de ses lettres, il baptisa de ses propres mains jusqu’à dix mille idolâtres dans l’espace d’un mois.

On vit quelquefois un village entier recevoir le baptême en un jour. Le Saint s’avança dans les terres ; mais comme il ne savait point la langue du pays, il se contentait de baptiser les enfants, et de servir les malades qui faisaient suffisamment connaître leur état par signes.

Le don des langues

Pendant qu’il exerçait son zèle dans le royaume de Travancor, Dieu lui communiqua le don des langues, suivant la relation d’un jeune Portugais de Coïmbre, nommé Vaz, qui l’accompagna dans plusieurs de ses courses apostoliques. Il parlait la langue des Barbares, sans l’avoir jamais apprise, et il se faisait entendre sans avoir besoin de truchement. Il prêchait souvent dans la plaine à cinq ou six mille personnes assemblées. Ses succès animèrent les bracmanes contre lui ; ils lui tendirent des pièges, et employèrent divers moyens pour lui ôter la vie ; mais Dieu rendit leurs efforts inutiles, et conserva celui dont il faisait l’instrument de ses miséricordes. Il était dans le royaume de Travancor, lorsque les Badages, peuple sauvage qui vivait de rapines, y firent une incursion. Il se mit à la tête d’une petite troupe de chrétiens fervents, et tenant en main un crucifix, il s’avança vers ces barbares, auxquels il ordonna, de la part du Dieu vivant, de ne point passer outre et de s’en retourner. Le ton d’autorité avec lequel il leur parla, remplit les chefs de terreur : ils restèrent confondus et sans mouvement, ainsi que les autres brigands qu’ils commandaient. Ils se retirèrent en désordre et abandonnèrent le pays. Cet événement procura au Saint la protection du Roi de Travancor, et ce prince lui donna le surnom de Grand-Père.

Deux résurrections

Xavier, prêchant à Coulan, village de Travancor, près le Cap Comorin, s’aperçut que la plupart des idolâtres étaient peu touchés de ses discours. Il pria Dieu d’amollir la dureté de leurs cœurs, et de ne pas permettre que le sang de Jésus-Christ eût été répandu inutilement pour eux. Il fit ensuite ouvrir un tombeau où l’on avait enterré un mort le jour précédent. Les assistants avouèrent que non seulement le corps était privé de vie, mais encore qu’il commençait à sentir mauvais. Le Saint se mit alors à genoux, et après une courte prière, il commanda au mort, par le nom du Dieu vivant, de revenir à la vie. Aussitôt le mort ressuscite, et se lève plein de force et de santé. Tous ceux qui étaient présents furent si frappés de ce prodige, qu’ils se jetèrent aux pieds du Saint, et lui demandèrent le baptême. Xavier ressuscita sur la même côte un jeune chrétien qu’on portait en terre. Les parents de ce jeune homme, pour conserver la mémoire du miracle, firent planter une grande croix à l’endroit où il avait été opéré. Ces prodiges touchèrent tellement le peuple, que le royaume de Travancor fut chrétien en peu de mois. Il n’y eut que le Roi et les personnes de la cour qui restèrent dans les ténèbres et les superstitions du paganisme.

La réputation du saint missionnaire se répandit dans toutes les Indes ; les idolâtres le faisaient prier de toutes parts de venir les instruire et les baptiser. Il écrivit à saint Ignace en Italie, et au P. Simon Rodriguez en Portugal, pour leur demander des ouvriers évangéliques. Dans les transports du zèle qui l’enflammait, il aurait voulu changer les docteurs des universités de l’Europe, en autant de prédicateurs de l’Evangile.

Il lui vint des députés des Manarois, qui demandaient le baptême avec de vives instances. Comme il ne pouvait encore quitter le royaume de Travancor, parce qu’il fallait affermir la chrétienté qu’il y avait établie, il leur envoya un missionnaire dont il connaissait le zèle. Il y en eut un très grand nombre qui se convertirent et reçurent le baptême. L’île de Manar, située vers la pointe la plus septentrionale de Ceylan, était alors sous la domination du Roi de Jafanapatan : c’est le nom qu’on donne à la partie septentrionale de Ceylan. Ce prince, qui haïssait la religion chrétienne, n’eut pas plus tôt été instruit du progrès qu’elle faisait parmi les Manarois, qu’il les attaqua les armes à la main. Il massacra six à sept cents chrétiens qui confessèrent généreusement Jésus-Christ, et qui aimèrent mieux faire le sacrifice de leur vie, que de la conserver en retournant à leurs anciennes superstitions. Le Roi de Jafanapatan, qui avait usurpé la couronne sur son frère ainé, fut tué depuis par les Portugais, lorsqu’ils s’emparèrent de Ceylan. Des princes et princesses de sa famille embrassèrent aussi le christianisme, et eurent le courage de quitter le pays et les espérances qu’ils pouvaient y avoir, pour ne pas perdre le précieux dépôt de la foi.

Xavier fit un voyage à Cochin, pour conférer avec le vicaire-général des Indes, sur les moyens de remédier aux désordres des Portugais, qui étaient un grand obstacle à la conversion des idolâtres. Il l’engagea même à repasser en Portugal pour instruire le Roi de ce qui se passait ; et il lui remit une lettre pour ce prince, dans laquelle il le conjurait par les motifs les plus pressants, de faire servir sa puissance à procurer la gloire de Dieu, et d’employer des moyens propres à réprimer les scandales.

Dans les îles

Il voulut visiter l’île de Manar, qui, comme nous l’avons dit, avait été arrosée du sang des chrétiens. Par ses prières, il délivra le pays des ravages d’une peste cruelle : ce qui contribua beaucoup à augmenter le nombre des fidèles, et à confirmer dans la foi ceux qui avaient déjà reçu le baptême. Ayant fait un voyage à Méliapor, pour vénérer les reliques de saint Thomas, et pour implorer les lumières du Saint-Esprit par l’intercession de cet apôtre, il y convertit plusieurs pécheurs qui vivaient dans des habitudes invétérées. Il résolut alors d’exécuter le projet qu’il méditait d’aller prêcher l’Evangile dans l’île de Macassar. Il s’embarqua pour Malaca, ville fameuse de la presqu’île au-delà du Gange. Le commerce y attirait, outre les Indiens, les Arabes, les Perses, les Chinois et les Japonais. Les Sarrasins l’enlevèrent au Roi de Siam, et y établirent le mahométisme. Mais d’Albuquerque s'en empara en 1511, et elle appartenait aux Portugais dans le temps dont nous parlons. Le Saint y arriva le 25 Septembre 1545. Par ses instructions, auxquelles divers miracles donnèrent une nouvelle force, il retira du vice les mauvais chrétiens, et convertit un grand nombre d’idolâtres et de mahométans. Il attendit inutilement une occasion pour aller à Macassar ; ce qui lui fit juger que le moment marqué par la Providence n'était point encore arrivé. Ayant pris terre à l'île d’Amboine, il y exerça son zèle avec beaucoup de succès, et y opéra un grand nombre de conversions. Il alla prêcher encore dans d'autres îles, et il fit un séjour assez considérable aux Moluques. L’endurcissement des habitants ne le rebuta point ; sa patience et ses discours en touchèrent enfin plusieurs, et il forma une église assez nombreuse de tous ceux qu’il baptisa.

Après avoir annoncé l’Evangile aux Moluques et à Ternate, il passa dans l’île du More, malgré toutes les représentations qu’on lui fit pour l'en détourner. S'il en convertit les habitants, ce fut avec des peines incroyables ; et il serait difficile d’exprimer tout ce qu’il eut à souffrir dans cette mission ; mais il en fut bien dédommagé par les consolations intérieures qu’il reçut. Voici ce qu’il mandait à saint Ignace, après lui avoir fait une peinture du pays : « Les périls auxquels je suis exposé, et les travaux que j’entreprends pour les intérêts de Dieu seul, sont des sources inépuisables de joie spirituelle ; en sorte que ces îles, où tout manque, sont toutes propres à faire perdre la vue, par l'abondance des larmes qui coulent sans cesse des yeux. Pour moi, je ne me souviens pas d’avoir jamais goûté tant de délices intérieurs ; et ces consolations de l’âme sont si pures, si exquises et si continuelles, qu'elles ôtent le sentiment des peines du corps. » Le Saint fut obligé de faire un voyage à Goa pour se procurer des missionnaires, et pour régler quelques affaires qui concernaient la compagnie. Il visita sur la route plusieurs des îles où il avait déjà prêché. Il arriva à Malaca au mois de Juillet de l’année 1547. Au commencement de l’année suivante, il s’embarqua pour File de Ceylan, où il gagna à Jésus-Christ un grand nombre d’infidèles, et entre autres deux Rois.

La navigation vers Cochin

Pendant le séjour que fit Xavier à Malaca, on lui présenta un Japonais, nommé Anger. Il avait tué un homme dans son pays, suivant Kæmpfer, et il n’avait pu conserver sa vie, qu’en s’enfuyant sur un navire portugais. Tous les auteurs s’accordent à dire que c’était un homme riche, d’une extraction noble, et âgé d’environ trente-cinq ans. Cruellement déchiré par les remords de sa conscience, il ne pouvait goûter aucun repos. Quelques chrétiens, instruits de son état, lui conseillèrent de voir François Xavier, l’assurant qu’il trouverait en lui la consolation qui lui était nécessaire. Le Saint le reçut avec bonté, et lui promit la tranquillité de l’âme qu’il cherchait ; mais il ajouta qu’on ne pouvait goûter cette tranquillité que dans la véritable religion. Le Japonais fut charmé de ce discours ; et comme il savait un peu de portugais, Xavier l’instruisit des mystères de la foi, et lui proposa de s’embarquer avec ses domestiques pour Goa, où il devait aller bientôt lui-même.

Le vaisseau que monta le saint missionnaire allait droit à Cochin. Il fut assailli dans le détroit de Ceylan de la plus violente tempête ; de sorte qu’on fut obligé de jeter toutes les marchandises dans la mer. Le pilote, ne pouvant plus gouverner, abandonna le vaisseau à la merci des vagues. On eut l’image de la mort devant les yeux pendant trois jours et trois nuits. Xavier, après avoir entendu les confessions de l’équipage, se prosterna aux pieds d’un crucifix, et pria avec tant de ferveur, qu’il était comme absorbé en Dieu. Le vaisseau, emporté par un courant, donnait déjà contre les bancs de Ceylan, et les matelots se croyaient perdus sans ressource. Le Saint sort alors de sa chambre où il s’était renfermé. Il demande au pilote la corde et le plomb qui servaient à sonder la mer : il les laissa aller jusqu’au fond, en prononçant ces paroles : Grand Dieu, Père, Fils, et le Saint-Esprit, ayez pitié de nous : au même moment le vaisseau s’arrête, et le vent s’apaise. Ils continuent ensuite leur voyage, et arrivent heureusement à Cochin, le 21 Janvier 1548.

De Cochin, Xavier écrivit aux Pères de la Compagnie, qui étaient à Rome, et leur raconta le danger qu’il avait couru dans le détroit de Ceylan. « Au fort de la tempête, » disait-il(7), « je pris pour intercesseurs auprès de Dieu, les personnes vivantes de notre compagnie, et ensuite tous les chrétiens... Je parcourus les ordres des Anges et des Saints, et je les invoquai tous... Je réclamai surtout la protection de la très sainte Mère de Dieu, la Reine du ciel. Enfin, ayant mis toute mon espérance aux mérites infinis de Notre-Seigneur Jésus-Christ, étant protégé de la sorte, je ressentis une joie plus grande au milieu de cette furieuse tourmente, que quand je fus tout-à-fait hors de danger. A la vérité, étant comme je suis le plus méchant des hommes, j’ai honte d’avoir versé tant de larmes par un excès de plaisir céleste, lorsque j’étais sur le point de périr. Aussi priais-je humblement Notre-Seigneur de ne point me délivrer du naufrage dont nous étions menacés, à moins qu’il ne me réservât à de plus grands périls pour sa gloire et pour son service. Dieu, au reste, m’a fait connaître souvent de combien de dangers et de peines j’ai été tiré par les prières et les sacrifices de ceux de la compagnie ... Si jamais je t’oublie, ô compagnie de Jésus, que ma main droite me soit inutile, et que j’en oublie moi-même l’usage ! »

Préparation du voyage au Japon

Le Saint ayant quitté Cochin, alla visiter les villages de la côte de la Pêcherie. Il fut singulièrement édifié de la ferveur de la chrétienté qu’il y avait établie. Il demeura quelque temps à Manapar, près du Cap Comorin, et retourna dans l’île de Ceylan, où il convertit le Roi de Candy. Enfin, il partit pour Goa, et y arriva le 20 Mars 1548. Etant dans cette ville, il acheva d’instruire Anger et ses deux domestiques. Ils furent baptisés solennellement par l’évêque de Goa. Anger voulut prendre le nom de Paul de Sainte-Foi ; un de ses domestiques prit le nom de Jean, et l’autre celui d’Antoine. Ce fut alors que le Saint forma le projet d’aller prêcher l’Evangile au Japon.

En attendant que la navigation devint libre, il s’appliqua particulièrement aux exercices de la vie spirituelle, comme pour reprendre de nouvelles forces après ses travaux passés ; c’est la coutume des hommes apostoliques, qui, dans le commerce qu’ils ont avec Dieu, se délassent des fatigues qu’ils prennent pour le prochain. C’était alors que dans le jardin du collège de Saint-Paul, tantôt se promenant, tantôt retiré dans un petit ermitage qu’on y avait bâti, il s’écriait : C'est assez, Seigneur, c'est assez. Quelquefois il ouvrait sa soutane devant l’estomac, parce qu’il ne pouvait soutenir l’abondance des consolations célestes ; il faisait entendre tout à la fois, qu’il aimait mieux souffrir beaucoup de tourments pour le service de Dieu, que de goûter tant de douceurs : il priait le Seigneur de lui réserver les plaisirs pour l’autre vie, et de ne lui épargner aucune peine en celle-ci. Mais ces occupations intérieures ne l’empêchaient point de travailler au salut des âmes, ni de soulager les malheureux dans les hôpitaux et dans les prisons ; au contraire, plus l’amour de Dieu était vif et ardent en lui, plus il désirait de l’allumer dans les autres. La charité le faisait souvent renoncer au repos de la solitude et aux délices de l’oraison.

Dans le même temps, le père Gaspard Barzée et quatre autres Jésuites arrivèrent de l’Europe. Xavier leur désigna leur emploi, et leur donna les instructions dont ils avaient besoin pour le remplir fidèlement. Il partit ensuite pour Malaca, dans la vue de passer de là au Japon. Il surmonta toutes les difficultés qu’on lui opposa pour empêcher ce voyage. Après avoir passé quelque temps à Malaca, il s’embarqua sur un vaisseau chinois, avec Paul de Sainte-Foi et ses deux domestiques qui avaient été baptisés à Goa. Ils arrivèrent le 15 Août 1549 à Cangoxima, dans le royaume de Sanxuma, au Japon(8).

Au Japon

La langue japonaise paraît être une langue primitive et originale : du moins n a-t-elle point d’affinité avec celle de l'Orient ; elle a seulement emprunté quelques termes du chinois. Xavier en avait appris les premiers éléments de Paul de Sainte-Foi, durant son voyage. Il continua cette étude pendant les quarante jours qu’il passa à Cangoxima. Il logeait dans la maison de Paul de Sainte-Foi, dont il convertit et baptisa toute la famille. Il n’y avait qu’une langue au Japon, mais qu’on modifiait par les accents et la prononciation, suivant la qualité des personnes auxquelles on parlait. Le Saint y fit de tels progrès, qu’il fut en état de traduire en japonais le symbole des apôtres, avec l’explication qu’il en avait faite autrefois. Il apprit ensuite cette traduction par cœur, et commença à prêcher Jésus- Christ.

Il était déjà connu du Roi de Saxuma, qui faisait sa résidence à six lieues de Cangoxima. Paul de Sainte-Foi avait parlé à la cour de son zèle, de ses vertus et de ses miracles. Il crut que l’utilité de la religion demandait qu’il vit le Roi, et il se chargea de lui procurer une audience. Le prince fit à Xavier un accueil aussi gracieux qu’honorable, et il lui permit d’annoncer la foi à ses sujets. Le saint missionnaire fit un grand nombre de conversions. Sa joie aurait été complète, s’il avait pu gagner les bonzes ; il employa, pour réussir, tous les moyens que la charité put lui suggérer : mais ses efforts furent inutiles. Il éprouva même divers obstacles de la part de ces prêtres idolâtres. La connaissance qu'il avait de la langue japonaise, contribua beaucoup à étendre le christianisme(9). Il distribua aux nouveaux convertis des copies de sa traduction du symbole, et de l'explication des articles qui le composent(10). De nouveaux miracles confirmèrent la doctrine qu’il enseignait. En bénissant un enfant dont une enflure avait rendu le corps très difforme, il le rendit à sa mère si sain et si beau, qu'elle en fut tout hors d’elle-même. Par ses prières, il guérit un lépreux, et ressuscita une jeune fille de qualité qui était morte depuis vingt-quatre heures.

Xavier, après un an de séjour à Cangoxima, en partit pour aller à Firando, capitale d’un autre petit royaume. Il ne pouvait plus exercer son ministère parmi les Cangoximains : le Roi de Saxuma, irrité de ce que les Portugais abandonnaient ses états pour transporter leur commerce à Firando, lui avait retiré la permission d’instruire ses sujets ; il commença même à persécuter les chrétiens. Mais ceux-ci restèrent fidèles à la grâce qu’ils avaient reçue, et déclarèrent qu’ils souffriraient plutôt l’exil et la mort que de renoncer à la foi. Le Saint, non content de les avoir recommandés à Paul de Sainte-Foi, leur laissa une ample explication du symbole, avec une vie de Jésus-Christ qu’il avait tirée des évangélistes, et qu’il avait fait imprimer en langue et caractères japonais. Il emmena avec lui les deux Jésuites qui l’avaient accompagné, et partit en portant sur son dos, selon sa coutume, tout ce qui était nécessaire pour la célébration du saint Sacrifice de la messe.

En allant à Firando, il prêcha dans la forteresse d’un prince, nommé Ekandono, et vassal du Roi de Saxuma. Plusieurs idolâtres crurent en Jésus-Christ. De ce nombre furent l’intendant du prince. C’était un homme âgé, qui joignait une grande prudence au zèle pour la religion qu’il avait embrassée. Xavier en partant lui recommanda d’avoir soin des autres chrétiens ; il les assemblait tous les jours dans sa maison, pour réciter avec eux différentes prières. Il leur lisait, les Dimanches, l’explication de la doctrine chrétienne. La conduite de ces fidèles était si édifiante, qu’elle convertit plusieurs autres idolâtres. Le Roi de Saxuma lui-même redevint favorable au christianisme, et s’en déclara le protecteur.

Enfin le saint missionnaire arriva à Firando. Il fut bien reçu du prince, qui lui permit d’annoncer la loi de Jésus-Christ dans ses états. Le fruit de ses prédications fut extraordinaire ; il baptisa plus d’idolâtres à Firando en vingt jours, qu’il n’avait fait à Cangoxima en une année entière. Il laissa cette chrétienté sous la conduite de l’un des deux Jésuites qui l’accompagnaient, et il partit pour Méaco avec l’autre et deux chrétiens japonais. Ils allèrent par mer à Facata, où ils s’embarquèrent pour Amaau fonguchi, capitale du royaume de Naugato, renommé pour les plus abondantes mines d'argent du Japon. Il régnait dans cette ville une effroyable corruption de mœurs. Le Saint y prêcha en public, devant le Roi et sa cour ; mais ses prédications y produisirent peu de fruit, ou plutôt il n’en retira guères que des insultes et des affronts. Après un mois de séjour à Amanguchi, il continua sa route vers Méaco, avec ses trois compagnons. On était alors à la fin de Décembre. Les pluies avaient rendu les chemins impraticables ; la terre était couverte de neige et le froid très piquant. On rencontrait de toutes parts des torrents impétueux, des rochers escarpés ou des forêts immenses. Cependant les serviteurs de Dieu voulurent faire la route nu-pieds. S’ils passaient par des bourgs et des villages, Xavier y prêchait et lisait au peuple quelque chose de son catéchisme. Comme la langue japonaise n’avait point de mot propre à exprimer la souveraine divinité, il craignait que les idolâtres ne confondissent le vrai Dieu avec leurs idoles. Il leur dit donc que n’ayant jamais connu ce Dieu, il n’était pas surprenant qu’ils ne pussent exprimer son nom, mais que les Portugais l’appelaient Deos. Il répétait souvent ce mot, et il le prononçait avec une action et un ton de voix qui inspiraient aux païens même de la vénération pour le saint Nom de Dieu. Il parla dans deux bourgs avec tant de force contre les prétendues divinités du pays, que le peuple s’attroupa pour le lapider, et il eut beaucoup de peine à s’échapper du danger qui le menaçait. Enfin il arriva à Méaco avec ses compagnons, au mois de Février de l’année 1551.

Le dairi, le cubosama et le saço ou grand-prêtre, y tenaient alors leur cour. Le Saint leur fit inutilement demander audience ; on ne le flatta même de voir le saço, qu’autant qu’il payerait cent mille caixes, qui font six cents écus de France : somme qu’il n’était point en état de donner. Les troubles occasionnés par des guerres civiles, empêchèrent qu’on ne l’écoutât ; et il vit que les esprits n’étaient pas encore disposés à ouvrir les yeux à la vérité. Il sortit donc de Méaco au bout de quinze jours pour retourner à Amanguchi. La pauvreté de son extérieur l’empêchant d’être reçu à la cour, il crut devoir s’accommoder aux préjugés du pays. Il se présenta donc avec un appareil et un cortège capable d’en imposer, et il fit quelques présents au Roi. Il lui donna entre autres choses une petite horloge sonnante. Par-là, il obtint la protection du prince, avec la permission de prêcher l’Evangile. Il baptisa trois mille païens dans la ville d’Amanguchi. Ce succès le remplit de la plus grande consolation, et il écrivit depuis aux Jésuites de l’Europe. « Je n’ai, dit-il, jamais goûté tant de consolations qu’à Amanguchi ; on venait m’entendre de toutes parts avec la permission du Roi. Je voyais l’orgueil des bonzes abattu, et les plus fiers ennemis du nom chrétien soumis à l’humilité de l’Evangile. Je voyais les transports de joie où étaient ces nouveaux chrétiens, quand après avoir surmonté les bonzes dans la dispute, ils retournaient tout triomphans. Je n’étais pas moins ravi de voir la peine qu’ils se donnaient à l’envi l’un de l’autre pour convaincre les gentils, et le plaisir qu’ils avaient à raconter leurs conquêtes. Tout cela me causait une telle joie, que j’en perdais le sentiment de mes propres maux. » Lorsque le Saint était à Amanguchi, Dieu le favorisa de nouveau du don des langues. Il se faisait entendre des Chinois que le commerce attirait dans cette ville, quoiqu’ils ne sussent que leur langue et qu’il ne l’eut jamais apprise ; mais sa sainteté, sa douceur et son humilité touchèrent souvent plus que ses miracles. Les païens les plus opiniâtres ne pouvaient y résister. Un trait arrivé à Fernandez, un de ses compagnons, contribua aussi beaucoup à faire respecter la religion chrétienne. Un jour qu’il prêchait dans la ville, un homme de la lie du peuple s’approcha comme pour lui parler, et lui cracha au visage. Le Père, sans dire un seul mot, ni sans faire paraître aucune émotion, prit son mouchoir pour s’essuyer, et continua tranquillement son discours. Chacun fut surpris d’une modération aussi héroïque. Ceux qu’une telle insulte avait d’abord fait rire, furent saisis d’admiration. Un des plus savants docteurs de la ville, qui était présent, se dit à lui-même qu’une loi qui inspirait un tel courage, une telle grandeur dame, et qui faisait remporter sur soi-même une victoire si complète, ne pouvait venir que du Ciel. Le sermon achevé, il confessa que la vertu du prédicateur l’avait touché. Il demanda le baptême après, et fut baptisé solennellement. Cette illustre conversion fut suivie d’un grand nombre d’autres.

Xavier, après avoir recommandé les nouveaux chrétiens aux deux Jésuites qu’il laissait à Amanguchi, partit de cette ville vers la mi-Septembre de l’année 1551. Suivi de deux chrétiens japonais qui avaient sacrifié tous leurs biens pour embrasser l’Evangile, il se rendit à pied à Fucheo ; c’était là que le Roi de Bungo faisait sa résidence. Il avait entendu parler du P. François Xavier, et il désirait ardemment le voir. Aussi le reçut-il de la manière la plus honorable. Le Saint, dans des conférences publiques, confondit les bonzes qui, par des motifs d’intérêt, cherchaient partout à le traverser. Il en convertit cependant quelques-uns. Ses prédications et ses entretiens particuliers touchèrent le peuple, et on venait en foule lui demander le baptême. Le Roi lui-même fut convaincu de la vérité du christianisme, et renonça à des impuretés contre nature auxquelles il s’abandonnait : mais un attachement criminel à quelques plaisirs sensuels, l’empêcha de se convertir. Il se rappela depuis les instructions que le Saint lui avait données : il quitta ses désordres et reçut le baptême(11). Xavier, ayant pris congé du Roi, s'embarqua pour retourner dans l'Inde, le 20 Novembre 1551. Il était resté au Japon deux ans et auatre mois. Comme il fallait veiller à la conservation de cette chrétienté naissante, il y envoya trois Jésuites que d’autres suivirent bientôt après.

Le départ du Japon pour la Chine

On lui avait souvent objecté que les sages et les savants de la Chine n’avaient point embrassé la foi. Il conçut le projet de faire connaître Jésus-Christ dans ce vaste empire, et il s’occupait des moyens de l’exécuter, en quittant le Japon. Les accidents qui lui arrivèrent pendant son voyage, ne ralentirent point son zèle. Le vaisseau qu’il montait fut assailli de la plus violente tempête : mais il le sauva par ses prières. On lui fut aussi redevable de la conservation de la chaloupe, qu’un coup de vent avait séparée du vaisseau, et où étaient quinze personnes. Lorsqu’il fut arrivé à Malaca, les habitants de cette ville le reçurent avec les plus grandes démonstrations de joie. Il pensait toujours à la mission de la Chine ; mais il ne savait comment passer dans cet empire. Indépendamment de la difficulté de l’entreprise, les Chinois n’aimaient pas les Portugais, et il était défendu aux étrangers d’entrer dans le pays, sous peine de mort ou de prison perpétuelle. Quelques marchands portugais y avaient passé secrètement pour trafiquer ; on les découvrit, et quelques-uns d’entre eux perdirent la tête ; ceux qu’on épargna furent chargés de fers, et destinés à mourir en prison. Xavier s’entretint sur ces objets avec dom Pedro de Sylva, l’ancien gouverneur de Malaca, et avec dom Alvarès d’Atayda, qui l’avait remplacé. Il fut arrêté qu’on pourrait envoyer à la Chine une ambassade au nom du Roi de Portugal, pour demander la permission de faire le commerce dans cet empire, parce que si on l’obtenait, les prédicateurs évangéliques n’éprouveraient plus les mêmes difficultés. Les choses en restèrent là pour le moment. Cependant le Saint s’embarqua pour aller à Goa. Il arriva à Cochin le 24 Janvier 1552. Il y trouva le Roi des Maldives, que ses sujets révoltés avaient forcé de prendre la fuite, et de se réfugier auprès des Portugais. Il baptisa ce prince que le P. Hérédia avait instruit. Le Roi des Maldives, désespérant de recouvrer jamais ses états, épousa une Portugaise, et mena une vie privée jusqu’à sa mort ; heureux toutefois en ce que la perte de sa couronne lui valut le don de la foi et la grâce du baptême.

Le passage par Goa

Xavier arriva à Goa au commencement de Février. Après avoir visité les hôpitaux, il se rendit au collège de Saint-Paul, où il guérit un malade agonisant. Il y trouva la plupart des missionnaires qu’il avait envoyés dans les Indes avant son départ pour le Japon, et qui avaient porté le flambeau de la foi chez différents peuples. Le P. Gaspard Barzée avait converti l'île et la ville d’Ormuz. Le christianisme était très-florissant sur la côte de la Pêcherie, et il avait fait de grands progrès à Cochin, à Coulan, à Bazaïn, à Méliapor, aux Moluques, dans les îles du More, etc.(12).

Le Roi de Tanor, dont les états sont sur la cote de Malabar, avait reçu le baptême, ainsi que le Roi de Trichenamalo, un des souverains de Ceylan.

Mais si Xavier eut à se réjouir des progrès que faisait l’Evangile, il fut affligé de la conduite que tenait le père Antoine Gomez, recteur du collège de Goa. C’était un homme fort instruit et un habile prédicateur ; mais il avait un attachement singulier à ses propres idées. Il gouvernait arbitrairement, et il avait introduit de telles innovations, que le Saint fut obligé de le renvoyer de la société. Il lui donna pour successeur le P. Gaspard Barzée, qu’il fit aussi vice-provincial. Il envoya en même temps de nouveaux prédicateurs dans toutes les missions de la presqu’île en-deça du Gange, et il obtint du vice-roi D. Alphonse de Norogna, une commission qui nommait Jacques Pereyra pour l’ambassade de la Chine. Lorsqu’il eut mis ordre à tout, il fit les adieux les plus tendres à ses frères, et leur donna les instructions qu’il jugea leur être les plus nécessaires.

A Malaca

Il partit de Goa le 15 Avril 1552 ; et quand il eut abordé à Malaca, il trouva une ample matière à sa charité. Il régnait dans cette ville une maladie contagieuse qui emportait beaucoup de monde, et qu’il avait prédite avant son arrivée.

Dès qu’il eut mis pied à terre, il alla chercher les malades. Il courait avec ses compagnons de rue en rue pour ramasser les pauvres qui languissaient sur le pavé sans aucun secours : il les portait aux hôpitaux et au collège de la Compagnie. Il fit construire le long de la mer des cabanes pour servir dé logement au reste de ces malheureux ; il leur procura ensuite les remèdes et les aliments dont ils avaient besoin. Ce fut dans le même temps qu’il ressuscita un jeune homme, nommé François Ciavos, qui depuis prit l’habit de la Compagnie. La contagion ayant presque entièrement cessé, il traita de l’ambassade de la Chine(13) avec le gouverneur de Malaca, auquel dom Alphonse de Norogna s’en rapportait sur cette affaire.

Dora Alvarez d’Atayda Gama avait alors le gouvernement de cette ville. Il avait succédé à dom Pedro de Sylva Gama. Cet officier, mécontent de Percyra, traversa le projet de l’ambassade. Xavier allégua inutilement l’autorité du Roi, et l’ordre du vice-roi. Alvarez entra en fureur et le traita de la manière la plus outrageante. Le Saint continua ses sollicitations pendant un mois, sans pouvoir rien obtenir. Enfin il menaça le gouverneur de l’excommunication, s’il persistait de s’opposer à la propagation de l’Evangile. Il produisit les brefs de Paul III, qui l’établissaient nonce apostolique, et dont il n’avait rien dit par humilité, depuis son arrivée dans les Indes. Le gouverneur se moqua de ces menaces, en sorte que le grand-vicaire de l’évêque lança contre lui une sentence d’excommunication. Xavier, voyant que le projet de l’ambassade ne pouvait avoir lieu, résolut de s’embarquer sur un vaisseau portugais qui partait pour l’île de Sancian, près de Macao, sur la côte de la Chine. Le gouverneur fut depuis déposé, pour ses extorsions et pour d’autres crimes, et conduit chargé de fers à Gao, par l’ordre du Roi.

A Sancian

Xavier, durant son voyage, opéra plusieurs miracles, et convertit quelques passagers mahométans. Le vaisseau arriva à Sancian, le vingt-troisième jour après son départ de Malaca. Les Portugais avaient la permission d’aborder à cette île, pour s’y pourvoir des choses qui leur étaient nécessaires.

Le projet de l’ambassade à la Chine ayant échoué, le Saint avait envoyé au Japon les trois Jésuites qu’il avait pris pour l’accompagner. Il n’avait retenu qu’un jeune Indien, et un frère de la Société qui était Chinois, et qui avait pris l’habit à Goa. Il espérait trouver le moyen de passer secrètement avec eux à la Chine. Les marchands portugais de Sancian tâchèrent de le détourner de ce dessein. Ils lui représentèrent la rigueur des lois de l’empire chinois, la vigilance des officiers qui gardaient les ports, et qu’il était impossible de gagner ; ils ajoutèrent qu’il devait s’attendre à être battu au moins cruellement, et à être condamné à une prison perpétuelle. Rien ne put ébranler sa résolution. Il répondit à toutes les objections qu’on lui fit, et déclara que les plus grandes difficultés ne l’empêcheraient point d’entreprendre l’œuvre de Dieu, et que la crainte seule de ces difficultés lui paraissait plus insupportable que tous les maux dont on le menaçait. Il prit donc des mesures pour le voyage de la Chine, et commença par se procurer un bon interprète. Le Chinois, qu’il avait amené avec lui de Goa, n’entendait point la langue de la cour. Il avait même oublié en partie celle que parlait le peuple. Un marchand chinois s’offrit de conduire le Saint pendant la nuit à un endroit de la côte, éloigné des habitations maritimes, et il demanda pour récompense deux cents pardos(14). Il exigea de plus que dans le cas où Xavier serait arrêté, il lui promit de ne jamais découvrir le nom ni la maison de celui qui l’aurait débarqué.

Cependant les Portugais de Sancian, qui craignaient de devenir eux-mêmes les victimes des Chinois, mirent tout en œuvre pour empêcher le voyage que le Saint méditait. Pendant ces délais, le serviteur de Dieu tomba malade. Tous les vaisseaux portugais étant partis, à l’exception d’un seul, il manquait des choses les plus nécessaires à la vie. D'un autre côté, l’interprète chinois rétracta la parole qu’il avait donnée. Xavier ne perdit point courage, et guérit de sa maladie. Ayant appris que le Roi de Siam se préparait à envoyer une ambassade magnifique à l’Empereur de la Chine, il résolut de faire tous ses efforts pour obtenir la permission d’accompagner l’ambassadeur siamois ; mais Dieu se contenta de sa bonne volonté, et voulut l’appeler à lui.

La mort de François Xavier

La fièvre le reprit le 20 Novembre, et il eut en même temps une claire connaissance du jour et de l’heure de sa mort, comme il le déclara à un ami qui l’attesta depuis avec un serment solennel. Dès ce moment, il sentit un dégoût étrange pour toutes les choses de la terre, et ne pensa plus qu’à la céleste patrie où Dieu l’appelait. Etant fort abattu de la fièvre, il se retira dans le vaisseau qui était l’hôpital commun des malades, afin de pouvoir mourir dans la pauvreté. Mais comme l’agitation du vaisseau lui causait de grands maux de tête, et l'empêchait d’être aussi appliqué à Dieu qu’il le désirait, il demanda le jour suivant à être remis à terre : ce qui lui fut accordé. On le laissa sur le rivage, exposé aux injures de l’air, et surtout à un vent du nord très piquant qui soufflait alors. George Alvarez, touché de compassion pour son état, le fit porter dans sa cabane, qui ne valait guère mieux que le rivage, parce qu’elle était ouverte de toutes parts. La maladie, accompagnée d’une douleur de côté fort aigue, et d’une grande oppression, faisait de jour en jour de nouveaux progrès. On saigna deux fois Xavier ; mais le chirurgien, peu expérimenté dans son art, lui ayant piqué le tendon, il tomba en faiblesse et en convulsion. II lui survint un dégoût horrible, en sorte qu'il ne pouvait rien prendre. Son visage était toujours serein, et son esprit calme. Tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il les fixait sur son crucifix. Sans cesse il s’entretenait avec Dieu en répandant beaucoup de larmes Enfin le 2 Décembre, qui était un vendredi, ayant les yeux baignés de pleurs et tendrement attachés sur son crucifix, il prononça ces paroles : Seigneur, j'aï mis en vous mon espérance, je ne serai jamais confondu, et en même temps, transporté d’une joie céleste qui parut sur son visage:, il rendit doucement l’esprit, en 1552. Il avait quarante-six ans, et il en avait passé dix et demi dans les Indes. Ses travaux continuels le firent blanchir de bonne heure, et il était presque tout blanc la dernière année de sa vie.

Après sa mort

On l’enterra le Dimanche suivant. Son corps fut mis dans une caisse assez grande, à la manière des Chinois, et cette caisse fut remplie de chaux vive, afin que les chairs étant plus tôt consumées, on pût emporter les os à Goa. Le 17 Février 1553, on ouvrit le cercueil pour voir si les chairs étaient consumées : mais lorsqu’on eut ôté la chaux de dessus le visage, on le trouva frais et vermeil, comme celui d’un homme qui dort doucement. Le corps était aussi très entier, et sans aucune marque de corruption. On coupa, pour s’en assurer davantage, un peu de chair près du genou, et il coula du sang. La chaux n’avait point non plus endommagé les habits sacerdotaux avec lesquels on l’avait enterré. Le saint corps exhalait une odeur plus douce et plus agréable que celle des parfums les plus exquis. Il fut mis sur le vaisseau, et porté à Malaca, où on aborda le 22 Mars. Les habitants de cette ville le reçurent avec le plus grand respect. La peste qui y faisait sentir ses ravages depuis quelques semaines, cessa tout à coup. Le corps du saint missionnaire fut enterré dans le cimetière commun. Ayant été trouvé frais et entier, le mois d’Août suivant, on le transporta à Goa, et on le déposa dans l’église du collège de Saint-Paul, le 15 Mars 1554. Il s’opéra en cette occasion plusieurs guérisons miraculeuses.

On dressa, par ordre de Jean III, Roi de Portugal, des procès-verbaux de la vie et des miracles du serviteur de Dieu, non-seulement à Goa, mais dans d’autres contrées des Indes ; et ces procès-verbaux furent dressés par des personnes éclairées, habiles et d’une probité reconnue. Les prodiges opérés aux Indes et en Europe par l’intercession de Xavier, furent si frappants, que plusieurs protestants ne purent en contester la vérité(15). Tavernier, en parlant du Saint, le compare à saint Paul, et lui donne le titre de véritable apôtre des Indes.

Saint François Xavier fut béatifié par Paul V, en 1619, et canonisé par Grégoire XV, en 1621.

En 1744, l’archevêque de Goa, accompagné du marquis de Castel-Nuovo, vice-roi des Indes, fit, par ordre de Jean V, Roi de Portugal, la visite des reliques de saint François Xavier. Il trouva son corps parfaitement conservé, n’exhalant aucune mauvaise odeur, et paraissant même environné d’une splendeur extraordinaire. Le visage, les mains, la poitrine et les pieds n’offrirent pas la moindre marque de corruption. En 1747, le même prince obtint de Benoit XIV un bref portant que le serviteur de Dieu serait honoré comme patron et protecteur de toutes les contrées des Indes Orientales(16).

Le zèle formait comme le caractère distinctif de saint François Xavier. Il brûlait, si l’on peut parler de la sorte, d’une soif ardente du salut des âmes et de la propagation du royaume de Jésus-Christ sur la terre. Sans cesse il priait avec larmes le Père céleste, de ne pas laisser périr des créatures qu’il avait créées à son image, qu’il avait rendues capables de le connaître et de l'aimer, et qu’il avait rachetées par le sang adorable de son Fils. Comme un autre Paul, il se faisait tout à tous ; il regardait comme un gain les fatigues, les souffrances, les dangers. Dans les transports de son zèle, il invitait, il pressait les autres de travailler à la conversion des pécheurs et des infidèles. Voici comment il s'exprimait dans une lettre qu’il écrivait en Europe(17) : « Il me vient souvent en pensée de parcourir les académies de l'Europe, principalement celle de Paris, et de crier de toutes mes forces à ceux qui ont plus de savoir que de charité : Ah ! combien d'âmes perdent le ciel, et tombent dans les enfers par votre faute ! ... Plusieurs, sans doute, touchés de cette pensée, feraient une retraite spirituelle, et vaqueraient à la méditation des choses célestes pour entendre la voix du Seigneur. Ils renonceraient à leurs passions, et foulant aux pieds les vanités de la terre, ils se mettraient en état de suivre les mouvements de la volonté divine. Ils diraient même de toute leur âme : me voici, Seigneur, envoyez-moi où il vous plaira. Mon Dieu, que ces savants vivraient beaucoup plus contents qu'ils ne vivent ! Avec combien plus d'assurance verraient-ils arriver le moment »de la mort !.... Des millions d'idolâtres se convertiraient sans peine, s'il y avait plus de personnes qui cherchassent, non leurs intérêts, mais ceux de Jésus-Christ. »

Mais le Saint exigeait des missionnaires qu’ils fussent prudent, charitables, remplis de douceur, parfaitement désintéressés et d’une grande pureté de mœurs, que leur vertu ne pût être ébranlée par aucune occasion de péché(18).

« En vain, » dit-il(19), « confierait-on cet important emploi à un homme habile et doué de grandes qualités, s’il n’est pas laborieux, patient et mortifié ; s’il n’est pas dans la disposition de souffrir volontairement, et même avec joie, la faim, la soif et les plus cruelles persécutions. » On voyait en lui l’assemblage des vertus qu’il exigeait des autres. Il était tellement maître de ses passions, qu’il n’éprouvait jamais la plus légère émotion de colère ou d’impatience, et que dans tous les événements, il était parfaitement résigné à la volonté de Dieu : de là cette égalité d’âme, cette gaieté continuelle, cette tranquillité d’esprit qui ne se démentait jamais. Il se réjouissait dans les afflictions et les souffrances, et il disait que quand on avait goûté combien il est doux de souffrir pour Jésus-Christ, on aimerait mieux mourir que de vivre sans croix(20). Son humilité n’était pas moins admirable : il écoutait avec docilité les avis des autres, et il attribuait ses succès à leurs prières, dont il implorait toujours le suffrage. Il parlait de lui comme du dernier des hommes, et on voyait à la simplicité avec laquelle il s’exprimait, qu’il en était persuadé. L’union constante de son âme avec Dieu, l’élevait au-dessus du monde. Son oraison était si sublime, qu’on le trouva quelquefois suspendu en l’air, et le visage rayonnant de gloire, comme l’attestèrent plusieurs témoins oculaires(21).

SourcesVies des pères des martyrs et des autres saints écrit en anglais par Alban Butler traduit par l'abbé Godescard chanoine saint Honoré

Notes

(1) Voyez Bouhours, dont nous adoptons et adopterons quelquefois les propres expressions. Nous ne pouvons rien faire de mieux que de laisser parler de temps en temps cet élégant et judicieux écrivain. Retour

(2) Les Portugais, sous la conduite du prince Henri, fils aîné de Jean I, Roi de Portugal, découvrirent, en 1418, Madère, ainsi que plusieurs autres îles situées sur la côte occidentale de l’Afrique, et formèrent quelques petits établissements dans la Guinée. Emmanuel-le-Grand, qui succéda sur le trône, de Portugal à Jean II, son père, et qui mourut en 1521, chargea l’amiral Vasco de Gama de trouver un passage par mer aux Indes orientales, avec lesquelles on n’avait de commerce que par l’Egypte ou la Perse. La navigation ayant été encouragée, Amène Vespuce découvrit, en 1497, le Brésil en Amérique. Cinq ans auparavant, Christophe Colomb avait abordé à Guanahani, une des îles Lucayes dans cette même partie du monde.

Gama ayant doublé le Cap de Bonne-Espérance en 1498, découvrit la côte de Mozambique, et la ville de Mélinde sur la côte de Zanguebar en Afrique, d’où il alla par mer à Calicut, dans les Indes orientales. Il fit alliance avec le Roi de Calicut, qui embrassa depuis le christianisme. De nouvelles découvertes le mirent en état d’étendre considérablement la domination des Portugais. En I5O7, Almeyda fut le premier vice-roi de ces contrées. Alphonse d’Albuquerque, que sa prudence et ses succès avaient rendu célèbre, lui succéda dans la vice-royauté, et posséda le gouvernement des Indes jusqu’à sa mort, arrivée en 1517. Après avoir agrandi et fortifié Goa, qu’il prit en 1510, il en fit la capitale des Portugais dans les Indes.

Jean III, surnommé le Pieux, monta sur le trône de Portugal en 1521. Il hérita des vertus d'Emmanuel son père, et surtout de son zèle pour la religion. Il ignora les injustices que commirent dans les Indes plusieurs de ses généraux et de ses gouverneurs.

Les premiers missionnaires ou chapelains, qui suivirent les Portugais dans les Indes, étaient des religieux de l’ordre de Saint-François. Ils avaient à leur tête un évêque revêtu du caractère de vicaire apostolique. Le vice-roi Alphonse d’Albuquerque fit ériger à Goa un siège épiscopal, qui fut rempli par Jean d'Albuquerque, Franciscain. On établit depuis un archevêque à Goa, lorsqu’on eut érigé d’autres évêchés, tels que ceux de Cochin et de Malaca, en 1592, de Méliapor, en 1607, etc. Un officier de l’armée, plein de zèle, et qui se nommait Antoine Calvan, fonda un séminaire dans les îles Moluques, lequel servit de modèle à celui qu'on établit à Goa, en 1540.

Les anciens chrétiens de Saint-Thomas ou de Malabar, qui vivaient dans ces contrées, étaient presque tous nestoriens. Ils obéissaient au patriarche de Babylone, et célébraient leur liturgie en syriaque. Les villages qu'ils habitaient étaient au nombre de cent quarante. Us avaient cent vingt-sept églises. On comptait environ vingt-deux mille de ces chrétiens. Vincent Gouvéa, Franciscain, qui alla aux Indes avec Jean d’Albuquerque, premier évêque de Goa, eut plusieurs conférences avec eux, et en fît rentrer quelques-uns dans la communion de l’Église catholique ; les autres restèrent opiniâtrement attachés à leurs erreurs : ils vivent sous la protection des Hollandais, qui se sont rendus maîtres de Cochin. Voyez Gouvéa, Jornada de Arcibispo de Goa, etc., p. 6; Raulinus, Hist. Malabar. Jos. Assémani, Diss. de Syris Nestorianis ; les Lettres édifiantes, rec. 12, p. 383.

Quelques-uns étaient d'avis qu’on pouvait tolérer les rites malabares, par condescendance pour certains Gentils de la côte de Malabar. Ces rites consistaient

    à omettre quelques cérémonies du baptême,
  • à différer l'administration de ce sacrement aux enfants
  • à laisser aux femmes une image qui représentait une idole
  • à refuser certains secours spirituels qui n'étaient pas très essentiels, aux Parei, dont la caste était la plus méprisée chez ce peuple
  • à permettre aux musiciens chrétiens d'exercer leur art dans les temples des idoles, ou le jour de leurs fêtes
  • à défendre aux femmes de recevoir les sacrements lorsqu'elles éprouvaient certaines infirmités, etc.
Cette connivence ou tolérance a été condamnée par le cardinal de Tournon, sous Clément XI, par Benoît XIII, en 1727 ; par Clément XII, en 1739, et par Benoît XIV, en 1744. Ce dernier Pape a néanmoins permis de destiner des prêtres aux Parei seuls, et d’autres à la noblesse.

Du temps de saint François Xavier, les infidèles de la côte de Malabar étaient mahométans, ou des sectes indiennes, ou de la religion des Parsis.

Les Patans Arabes, qui étaient mahométans, se rendirent maîtres de l'Indostan ; mais ils furent vaincus, vers l'an 1200, par le Tartare Gengiskan. Ce prince professait la religion que suivaient les grands et les savants de la Chine, et qui consistait à adorer Tien comme l'Être suprême. Mais sa postérité embrassa le mahométisme établi dans le pays. Un de ses descendants fit de grandes conquêtes dans la Perse, prit Bagdad, et tua Motazin, dernier calife sarrasin, ou vicaire de Mahomet, et cette dignité religieuse fut par-là éteinte.

Tamerlan, Tartare mahométan, étendit ses conquêtes du côté de l'Inde en 1402, et un de ses fils, à la tête d'une armée de Tartares Mogols, s’empara de l'Indostan en 1420. C'est de là qu'est venu au pays le nom de Mogol. Ces Tartares adoptèrent la religion mahométane. Un de ces Mogols descendants de Tamerlan, nommé Aureng-zeb, lequel mourut en 1707, se rendit maître de Décan, de Visapour, de Golconde, et d’une grande partie de la presqu’île en deçà du Gange. Voyez l'Histoire d'Aureng-zeb, par Bernier, et l'Histoire du Mogol, par Catrou.

L'empire du Mogol a été presqu'entièrement ruiné par Thamas-Kouli-Kan, Roi de Perse. Les anciens Indiens, ou Indiens naturels, ont à cette occasion secoué le joug du grand Mogol.

Ces Indiens naturels sont appelés Marates, de Mar-Rajah, titre qu'on donne au Roi de la plus puissante de leurs tribus. Les Rois des petites tribus ont le titre de Rajahs. Les restes des Patans Arabes, qui professent le mahométisme, vivent tranquilles au milieu de ce peuple. Ils habitent pour la plupart sur les montagnes et dans les forts où ils se retirèrent, pour se soustraire à la fureur des conquérants du pays. On doit dire la même chose des Parsis ou Perses, qui abandonnèrent leur patrie à l’arrivée des Arabes. Quelques-uns d'entre eux conservent dans l'Inde la religion des mages, quoique considérablement altérée.

Les Marates sont tous de la religion appelée Gentoo. C’est le nom qu'on donne en portugais aux gentils ou idolâtres. La plupart de ces Indiens idolâtres croient la transmigration des âmes, doctrine qu'on prétend que Pythagore emprunta d’eux. Ils ont différentes espèces d’idoles. On regarde leurs bramines comme les successeurs des bracmanes. On leur donne le nom de Butts, qui est celui de leurs idoles. Ils ne mangent de la chair d'aucun animal, et jouissent d'une bonne santé, quoiqu'ils ne soient pas d’une forte complexion. Ils ont le goût et les autres sens beaucoup plus exquis que les hommes qui mangent beaucoup de viandes. Il y a plusieurs tribus d'indiens qui ne se nourrissent que de riz et de végétaux. Les bramines sont renommés pour leur sagesse, et pour la connaissance qu'ils ont de certains remèdes propres à guérir diverses maladies. Ils débitent de beaux préceptes de morale ; mais ils admettent plusieurs absurdités monstrueuses, telles que la multiplicité des transformations du dieu Wistnow, les guerres du dieu Ram, les vertus de la vache Camdoga, etc. On a mal-à-propos confondu les bramines avec les gymnosophistes des anciens : ce sont les gioghi qui prient presque tout nus, qui se mettent à la torture par vanité ou par superstition, et qui errent dans les forêts, sous prétexte de vaquer continuellement à la contemplation. V. les voyages de Grose.

Quelques-uns des gentoux ou gentils de l'Inde adorent les vaches, et attachent de la sainteté à tout ce qui vient de cet animal. Ils se purifient avec son urine ; ils brûlent ses excréments jusqu'à ce qu'ils soient réduits en poudre, ils répandent cette poudre sur leurs fronts, sur leurs poitrines ; ils barbouillent leurs maisons de bouse de vache. Enfin ils consentiraient plutôt à tuer leurs proches parents que cet animal.

Les Baniens nourrissaient des oiseaux, des insectes, des serpents et d'autres animaux, avec autant de soin et de tendresse que de superstition.

Cette variété de religions plus bizarres les unes que les autres, montre dans quels égarements tombe l'esprit humain, quand il n'est point éclairé des lumières de la foi. Nous ne voyons pas qu'aucune guérisse les passions ; toutes au contraire les entretiennent, et même les irritent. Mais nous voyons en même temps qu'il est si naturel aux hommes d'avoir une religion, qu'ils aiment mieux en avoir une fausse et absurde, que de n'en point avoir du tout

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Voyez Lafileau, Hist, des conquêtes des Portugais dans les Indes. On peut consulter aussi les histoires des Indes par l'évêque Jérôme Osorio, et par le P. Maffei, Jésuite. L'une et l'autre sont écrites en beau latin, mais elles ne présentent guères qu'un extrait d'une bonne histoire da même pays, écrite en portugais par Jean de Barros. On trouvera dans l'histoire universelle, par une société de gens de lettres, des détails curieux sur les anciens gymnosophistes et sur les bramines.

Parmi les ouvrages modernes sur les Indes, il faut lire : Voyage aux Indes orientales etc. avec les observations de M. Anquetil du Perron, J. R. Forster > Sylvestre de Sacy et autres, tome III, Paris 1808, in-8°. Ce voyage parut d'abord en italien, sous ce titre : Fra Paolino de S. Bartholomeo Fiaggio aile Indie orientale, Rome 1796. En 1798 on en publia un extrait en allemand, à Berlin. Retour

(3) Ainsi appelée à cause de la pêche des perles. Voyez sur la pêche, les nouv. Mémoires du P. Le Comte sur la Chine, t. II, p. 518 et suir. Retour

(4) L. i, ep. 4. Retour

(5) L. i, ep. 5. Retour

(6) Ep. 5, Societ. Roman. Retour

(7) L. a, ep. 6. Retour

(8) L'Empire du Japon, situé dans la partie la plus orientale de l'Asie, est composé d'un amas d'îles, dont la principale est appelée Nipbon dans le pays. Ce mot en japonais signifie Orient ou origine du soleil. Du nom chinois Gepuanque, qui veut dire royaume du soleil levant, les Européens ont formé le mot Japon. Il y a deux autres îlea considérables, appelées, l'une Saikokf ou Bungo, et Vautre Takoesy ou Sikokf.

La ville de Méaco, située dans l'île de Niphon, est l'ancienne capitale de l'empire. Le dairi y a un palais magnifique où il fait sa résidence. Cette ville est célèbre par ses manufactures de toiles peintes, par ses vernis, ses peintures, ses ouvrages en or, en cuivre, en acier, etc. On y comptait en 1691, au rapport de Kæmpfer, 3893 tira ou temples de divinités étrangères ; 2117 mia ou temples d’anciennes divinités du Japon ; 137 palais, 87 ponts ; 13,879 maisons; 52,169 bonzes ou religieux, et 477,^57 laïques, sans parler des officiers du dairi, et d'un grand nombre d'étrangers qui ne sont jamais compris dans l'artama ou registre annuel.

Jeddo, située dans la même île, est présentement la plus grande ville de l'empire ; mais elle est bâtie d'une manière fort irrégulière. C’est là que le cubo ou Empereur séculier fait sa résidence.

La ville d’Ozacca dans l'île de Niphon, et celle de Nagasaki dans File de Bungo, sont les principales places de commerce.

L'Empire du Japon ne le cède guères à celui de la Chine en richesses. Il est fertile en plusieurs endroits ; on y voit de beaux édifices ; on y cultive les arts et les sciences. Les Japonais cependant semblent attribuer quelque supériorité aux Chinois. Suivant le P. Charlevoix, les premiers sont plus sincères ; ils ont plus de vivacité dans l'esprit, et plus de délicatesse et de goût.

Le Japon fut découvert d’un côté par Pinto, marchand portugais, et de l’autre en même temps par trois Portugais qu’une tempête jeta, en 1542, sur la côte de Bungo. Leur nation commença dès-lors à y faire un commerce qui devint florissant. Elle se forma un établissement à Nagasaki, dans la principauté d’Omura. Durant près d’un siècle, les Portugais emportèrent du Japon d’immenses trésors ; mais ils s’en firent chasser en 1639. Les ambassadeurs qu’ils envoyèrent au cubo l’année suivante, eurent la tête tranchée par son ordre.

Les Hollandais commencèrent, en 1609, à faire le commerce au Japon. En 1609, ils établirent un comptoir à Firando. Ce comptoir fut transféré à Nagasaki, en 1641. On l’établit peu de temps après à Desima, petite île qui est jointe à la ville par un pont. Les Hollandais font un présent tous les ans au cubo, et le directeur du comptoir le lui porte à Jeddo.

Les Japonais sont extrêmement fiers et superstitieux ; ils se livrent sans honte à toutes sortes d’impuretés, quoique leurs femmes soient très fidèles, et strictement gardées ; ils s'asseyent par terre les jambes croisées, et tiennent beaucoup au cérémonial ; le riz fait leur principale nourriture ; ils boivent du thé, et font usage d’une liqueur forte, qu’ils tirent du riz fermenté.

Les Empereurs du Japon se divisent en trois dynasties. Les deux premières sont fabuleuses ; ce sont celles des camis ou dieux d'extraction céleste, et des demi-dieux. La troisième commence à Synmu, que le père Charlevoix met 600 ans avant Jésus-Christ. Cet Empereur était appelé dairi. Konjei, le 66e dairi, florissait en 1142. Voyant l’empire troublé par des guerres civiles, il créa Joritomo, général de toutes ses armées. Celui-ci s’empara de l’autorité souveraine dans le civil ; s’il reconnut une dépendance, ce n’était qu’une dépendance de nom. Ses successeurs firent la même chose pendant l'espace de quatre cents ans. Avant ce temps-là, les jacatas ou gouverneurs des provinces s’étaient emparés d'une souveraineté subordonnée dans leurs districts respectifs, et leurs successeurs devinrent comme autant de petits rois. Tel était l’état du Japon, lorsque saint François Xavier y prêcha l’Évangile.

En 1585, Fridejos, le vingt-neuvième seogon ou général, se révolta contre Ookimatz, le 107e dairi. 11 ne voulut plus dépendre de lui dans les affaires civiles. Il prit le titre de taikosama ou grand seigneur, et força le dairi à lui conférer celui de quambuku ou quambacundono, qui signifient régent ; mais le titre ordinaire de Taikosama et de ses successeurs, est cubo ou cubosama, cubo étant l’ancien titre du général des armées. Taikosama abolit tous les jacatas ou petits rois. Depuis ce temps-là, les cubos sont monarques absolus de tout le Japon. Le titre même des jacatas n'existe plus. Les gouverneurs héréditaires des provinces s’appellent présentement daimio ou seigneurs ; on appelle siomio ceux des petits districts. Ce sont là les deux premiers rangs de la noblesse japonaise. Les tonosama sont gouverneurs des villes impériales.

Depuis la révolution opérée par Taikosama, le dairi ou Mikaddo, qui descend d'Ookimatz, n’est plus qu’Empereur ecclésiastique ; il a une autorité souveraine dans toutes les matières qui appartiennent à la religion ; il est traité avec le plus grand honneur, même par le cubo; on 1e sert avec une espèce d’adoration ; on le porte pour qu'il ne touche point la terre, de peur qu’elle ne le souille. On lui a assigné pour sa dépense et pour ses plaisirs, les revenus de Méaco et du territoire de cette ville ; il a une cour fort nombreuse, toute composée d’ecclésiastiques ; mais il y règne, dit Kæmpfer, une splendide indigence.

Il y a au Japon douze sectes d’idolâtres. Les deux principales sont celles des shintoïstes ou camis, et des budsdos. La secte des camis est la religion dominante. Ceux qui la professent adorent sept dieux appelés camis, et cinq demi-dieux. On prétend que les uns et les autres ont régné an Japon plusieurs millions d’années, et c’est ce qui forme la première et la seconde dynastie de l’empire. Les temples de ces dieux et demi-dieux sont riches, remplis d'ornements en or, en argent, en cuivre, et ornés de magnifiques piliers de cèdre. Tensio Dai-Dsin est le principal camis, le père et le fondateur de la nation. Son temple d’Ixo ou d’Isje, dans la province de ce nom, est fameux par des pèlerinages dont personne n’est exempt, excepté le dairi.

Les jammabus sont des religieux qui mènent une vie austère, mais qui s’abandonnent à des impuretés contre nature. Ils sont aussi soldats dans la cause de leurs dieux.

Kæmpfer a avancé que c’était Confucius qui avait établi au Japon la religion dont il s'agit ici, et qui est appelée Koosi. Mais cela ne peut être, puisque Confucius, comme Kæmpfer lui-même l'avoue, ne quitta jamais la Chine.

Les shintoïstes admettent beaucoup d'autres dieux. Ils enseignent qu'il y a un état de bonheur après la mort, dans une région au-dessus des cieux ; mais ils pensent peu à l'autre vie. Comme les renards font beaucoup de dégâts au Japon, ils croient que les âmes qu'ils leur donnent sont des démons.

La seconde religion des Japonais est celle de Budsdo. Elle est ainsi appelée de Buhda, un des noms que les bramines donnent à Xaca. On l'appelle encore la religion des fotoques, du mot fotoque, par lequel on désigne un dieu en général. Elle est suivie par ceux qui adorent Xaca, ancien législateur des Indes. Amida est le principal dieu de cette secte, comme il l'est des Indiens, qui le prennent pour Wistnow, lorsque dans sa neuvième transformation, il se montra sous une forme humaine. Ainsi cette secte vient originairement des Indes.

Les budsdoïstes adorent Xaca ou Siako, qui le premier établit dans les Indes le culte d'Amida et de plusieurs autres dieux. Ils croient la transmigration des âmes, qu'ils font passer des corps des bêtes dans ceux des hommes, ainsi qu'une éternité de bonheur ou de malheur après la mort pour celles qui auront pratiqué la vertu, ou qui se seront abandonnées au vice ; ils ne tuent aucun animal, et ne mangent rien de ce qui a eu vie. Ils ont des idoles, des temples, des pèlerinages, différentes espèces de religieux ou anachorètes qui allient la corruption des mœurs avec une vie austère, suivant le P. Charlevoix. Les budsdoïstes se tuent souvent en l'honneur de leur dieu Amida, espérant qu'il recevra leurs âmes ; quelques-uns se précipitent dans la mer ; d'autres se renferment dans des cavernes qu'ils font murer, et où ils se laissent mourir de faim. Il y en a qui se jettent dans des volcans embrasés. Il arrive souvent qu'on défère les honneurs divins à ces malheureux.

La secte des suitistes était autrefois fort nombreuse au Japon. On n'y reconnaissait d’autres divinités que Tien ou le ciel, qu’on prétendait avoir été créé de la terre par In et Io. Les suitistes vantent le suicide comme l’acte de vertu le plus héroïque ; ils pratiquent certaines cérémonies religieuses ; mais ils n'ont ni temples, ni idoles. Leur religion vient de celle des savants de la Chine ; elle est prodigieusement déchue depuis la persécution du christianisme au Japon. Les suitistes ont placé l'image de quelques dieux du pays dans leurs maisons, pour n’être pas confondus avec les chrétiens.

Certaines sectes du Japon adorent le soleil, la lune, les singes et d'autres bêtes, des hommes déifiés, et des idoles bizarres. D'autres, comme à la Chine, suivent la religion des lamas du Tibet dans la grande Tartarie, lesquels adorent le grand lama, homme vivant, qu'ils s'imaginent être immortels, et auquel ils en substituent un autre qui lui ressemble, quand il vient à mourir.

On ne sait point l'origine du nom de bonze, donné par les Portugais aux prêtres et aux religieux des différentes sectes d'idolâtres qui sont à la Chine et au Japon, et quelquefois aux talopoins de Siam : Voyez le P. Charlevoix, Hist, du Japon ; l'histoire du même empire par Kæmpfer, qui a résidé dans le pays, comme médecin du comptoir hollandais, et publiée en allemand, de 1777 à 1779, à Lemgo, par Dohm, en 4 vol., et l'histoire moderne pour servir de suite à l'histoire ancienne de Rollin, t. II. Retour

(9) Kæmpfer prétend que saint François Xavier ne parla jamais parfaitement la langue japonaise ; mais le P. Charlevoix prouve par les auteurs originaux de la vie du Saint, qu'il parlait bien cette langue, et même avec élégance. Retour

(10) Les Japonais, comme les Chinois, écrivent ou impriment de haut en bas, et de droite à gauche. Les anciennes lettres japonaises étaient si mal faites, qu'on y a renoncé pour adopter l'alphabet chinois : mais les lettres s'accentuent et se prononcent d’une manière fort différente au Japon.

Quelques auteurs ont prétendu que l’imprimerie est connue à la Chine, au Japon et dans la Tartarie orientale depuis plusieurs siècles, et qu'il y a des livres d’une haute antiquité, qui sont imprimés avec des mots gravés sur des planches qui contenaient des pages entières ; mais ce n'est pas là ce que l’on appelle proprement l'art de l'imprimerie. On gravait les mots sur ces sortes de planches, du temps même d'Homère, et on a continué de le faire dans les siècles suivants. Ce sont les caractères mobiles qui constituent la partie essentielle de l’imprimerie. Conséquemment cet art n'a point été connu à la Chine ni au Japon plus tôt qu'en Europe.

On ne doit pas même mettre dans la classe des imprimeurs, Jean Coster de Harlem, dont le vrai nom était Laurent Jansson. Il ne se servait que des planches dont nous avons parlé plus haut. Les Hollandais, qui réclament en sa faveur l’invention de l’imprimerie, ne prouvent point leurs prétentions, ou plutôt ils ne citent en preuve que des livres sans date et imprimés par page avec des planches sur lesquelles les mots étaient gravés. Outre la mobilité des caractères, Fournier exige encore pour l’imprimerie que ces caractères soient jetés en fonte. Saint Jérôme parle bien de caractères mobiles ; mais ils étaient faits de buis ou d’ivoire. Fournier conclut de là que l’invention de l’imprimerie doit être attribuée, non à Jean Guttemberg de Mayence, mais à Pierre Schoeffer.

On lit dans la chronique de Trithème, que Jean Guttemberg était de Mayence, niais qu’il s’établit à Strasbourg ; qu’il fit de grandes dépenses pour la découverte de l’art typographique, et que ses efforts furent inutiles, jusqu’au temps où il s’associa Jean Fust ou Faust. Celui-ci s’associa depuis, c’est-à-dire vers l'an 1457, avec Pierre Schoeffer, et lui donna sa fille en mariage. Le premier livre imprimé qui soit sorti de leurs presses, est le Durandi Rationale Divinorum Officiorum. Il est de 1459. Trois ans après, l’art typographique se propagea en France, en Italie, en Angleterre, etc. Les lettres dont se servirent les premiers imprimeurs étaient très belles, et représentaient parfaitement celles qu’on employait dans l’écriture. Voyez Lambécius, Bibl. Vindob. 1. 1, p. 989 ; Chevillier, Orig. de l'imprimerie ; De la Caille, Hist, de l'imprimerie ; les Dissertations de Schoë.pflin ; Mém. de l'Ac. des Inscriptions, t. XVII, et Fournier, Diss. sur Fart de graver en bois, Paris, 1758.

L'imprimerie et la plupart des autres arts sont encore dans un état très imparfait à la Chine. Il s’en faut de beaucoup que les Chinois méritent les éloges que quelques modernes leur ont donnés. Quoique plus cultivés que leurs voisins, on ne peut les comparer aux nations polies de notre continent. Ils connaissent les arts de l'Europe depuis 200 ans ; mais le peu de progrès qu’ils y ont fait, montre leur incapacité ou du moins leur paresse. S’ils ont de l’esprit, ils n’ont point le génie qui crée, ou du moins qui perfectionne. On admire la beauté de leur porcelaine ; mais on n’y trouve ni proportion, ni élégance dans le dessin. Ils s’en tiennent servilement à leurs anciennes découvertes, sans chercher à en faire de nouvelles.

Voyez de Montucla, Hist. des mathématiques, part. 2, 1. 2, t. I, page 382. Retour

(11) La semence de l'Évangile, jetée dans le Japon par saint François Xavier, fructifia au point que quand la persécution s'y alluma, on comptait dans cet empire 400.000 chrétiens. Paul de Sainte-Foi, les prémices, ou plutôt le père de cette église, mourut dans de grands sentiments de piété en 1557. Le prince d'Omura reçut le baptême en 1562. Ce prince et les rois de Bungo et d’Arima, qui avaient également été baptisés, envoyèrent au Pape Grégoire XIII, en 1582, des ambassadeurs qui étaient leurs proches parents. Ce fut le P. Valégnani, Jésuite, qui les conduisit dans ce voyage. On les reçut d'une manière fort honorable dans les principales villes de Portugal, d'Espagne et d'Italie, par lesquelles ils passèrent, et surtout à Rome. La foi devenait de jour en jour plus florissante au Japon. Il y avait en 1696 deux cent cinquante églises, trois séminaires, un noviciat de Jésuites, et plusieurs religieux de saint François. Le cubo ou Empereur Nabunanga, du moins par haine contre les bonzes, était très favorable aux missionnaires, et Vatadono, son premier ministre, vice-roi de Méaco, se déclarait ouvertement le protecteur de la religion chrétienne. On se flattait enfin de l'espérance de convertir tout le Japon ; mais les choses changèrent bientôt de face.

Nabunanga ayant péri de mort violente, Fide-Jos, vingt-neuvième cubosama ou général des troupes, qui résidait à Jeddo, se fît donner par le dairi le titre de cambacu et celui de taikosama. Il s'empara de la régence sous le fils de Nabunanga, puis de l'empire, après avoir fait mettre à mort l'héritier de la couronne impériale. Il soumit tout le Japon, partie par politique, partie par la force des armes. Il supprima les jacatas ou petits rois. Il fut quelque temps favorable aux chrétiens : mais on les lui rendit depuis suspects, à cause de leur nombre, et des progrès que faisait leur religion. En 1586, il publia un édit pour défendre a tous les Japonais d'embrasser la foi. Peu de temps après, il fit crucifier plusieurs chrétiens. Vingt mille moururent pour Jésus-Christ en 1590. Vingt-six martyrs souffrirent en 1597 ; et trente ans après, Urbain VIII les déclara tels. Voyez sur ces martyrs le P. Charlevoix, 1. 10, c. 4, p. 330, et notre ouvrage, sous le 5 Février.

Taikosama mourut en 1698, et laissa à Ijédas la régence et le soin de Fide-jori, son fils, qui aimait les chrétiens. Le régent massacra le jeune prince, et usurpa l'autorité souveraine. Il continua la persécution en 1615 ; il bannit tous les missionnaires, et leur défendit, sous peine de mort, de reparaître jamais dans ses états.

L'année suivante, Fide-Tadda, son fils, lui succéda sur le trône. Le nouvel Empereur fit souffrir une mort barbare à un grand nombre de chrétiens.

Jemitz, fils de Fide-Tadda, qui avait obtenu du dairi le titre de xogun ou toxogunsama, et auquel son père avait résigné ou du moins donné la régence en 1622, se porta à des cruautés inouïes contre les chrétiens, et il en fit périr un très grand nombre.

En 1636, les Hollandais accusèrent auprès de l’Empereur, Moro et d’autres chrétiens Japonais, d’avoir conspiré contre l’État avec les Portugais. Kæmpfer prétend, 1. 4, c. 5, que la conspiration était réelle : mais le P. Charlevoix soutient, t. II, p. 406, que c’était une calomnie. Cette accusation rendit les idolâtres furieux ; une multitude innombrable de chrétiens souffrirent le martyre avec la Constance la plus héroïque : mais plusieurs de ceux qui restèrent dans le royaume d’Arima, par une conduite condamnable et tout à fait opposée à celle des premiers chrétiens, se révoltèrent, formèrent une armée de quarante mille hommes, et s’emparèrent de quelques places fortes. Obligés d’en venir aux mains, ils se battirent comme des désespérés, et moururent tous en 1638. Toxogun-Sama continua la persécution avec une telle fureur, qua sa mort, arrivée en 1650, il ne restait plus qu’un fort petit nombre de chrétiens.

Jielznako, son successeur, l’imita ; il parait qu’il découvrit ce qu’il restait de chrétiens, et qu’il les mit à mort. Les recherches ont été si rigoureuses, qu'on a quelquefois forcé les habitants de quelques provinces, de fouler aux pieds un crucifix, pour s’assurer qu’il n’y avait point de chrétiens parmi eux.

Il n’y a que les Hollandais qui puissent commercer au Japon. Ils n’ont qu’un comptoir dans l'île de Désiina. L’Empereur a défendu, par un édit, à toutes les autres nations, d'entrer dans ses états, et a ordonné en même temps à tous ceux qui ne sont point Japonais d’origine, de retourner dans leur pays.

Quelques missionnaires ont tenté depuis de rentrer au Japon ; mais il ne parait pas qu’ils aient réussi. Le dernier que l’on connaisse est M. Sidotti, prêtre sicilien, qui trouva le moyen d’aborder dans cet empire en 1709. On n’a jamais su en Europe ce qu’il était devenu. Voyez les Histoires du Japon par Kæmpfer et Charlevoix, l'Histoire moderne, t. II, des Japonais; Hist. Provinc. Philippin. Dominicanor. Jac. Lafon. . Le P. Sardino, Jésuite, Catalogs Regularium et sœcularium qui in Japonia et sub quatuor Tjrrannis sublatisunt ; l'Histoire des martyre qui ont touffert au Japon pour la religion catholique, en hollandais, par Rier Cuysberts, qui était à Nagasaki en 1622, et qui avait été témoin oculaire de plusieurs faits qu'il raconte. Cet ouvrage a été imprimé à la fin de la description du Japon par Caron. On peut voir encore les relations des persécutions dont il s'agit par divers auteurs Jésuites, Dominicains, Franciscains. Retour

(12) Sous les règnes de Philippe III et Philippe IV, Rois d'Espagne, et de Jean IV, Roi de Portugal (le duc de Bragance), les Hollandais enlevèrent aux Portugais Malaca et la plupart des établissements qu'ils avaient à Java et dans les autres îles de la Sonde, aux Moluques, à Cochin, à Méliapor, etc., et, depuis ce temps-là, le christianiame est considérablement déchu dans ces contrées. Cerri, Salmon, etc. s'en plaignent à juste titre.

Les Anglais ont établi une société pour la propagation de l'Évangile. Mais que pourrait-elle faire, tant qu'elle ne sera pas composée d'hommes qui comptent pour rien les peines qu'il en coûte pour apprendre des langues barbares, et pour se conformer à des usages si contraires aux mœurs des Européens ? Il faudrait de plus que ces hommes s'accoutumassent à mener la vie la plus dure, qu'ils fussent disposés à tout souffrir, qu’ils ne craignissent ni les dangers, ni la mort même. Salmon, dans son histoire moderne, t. III, p. 58 et 196, se plaint de l'extrême négligence des Anglais, des Danois, et surtout des Hollandais à cet égard. Gordon avait fait les mêmes plaintes avant lui. Salmon, en traçant les caractères des missionnaires qui vont dans les pays infidèles, aurait dû dire d'abord qu'ils doivent s’être exercés à mourir à eux-mêmes, par la pratique du renoncement et de la patience ; qu’ils doivent être désintéressés, aimer la prière, et converser toujours dans le ciel. Tels furent les saints apôtres de toutes les nations qui ne connaissaient pas Jésus-Christ. Aussi le Ciel versa-t-il d'abondantes bénédictions sur leurs travaux.

Les Danois, dans leurs lettres qui font partie de l'Histoire de la propagation de l'Evangile en Orient, part, 2 et 3, ont donné de pompeuses relations de leurs travaux et de leurs succès à Tranquebar et en d'autres lieux. Mais les auteurs de la Bibliothèque anglaise observent que des prédicateurs qui voyagent commodément, et qui se font porter en litière, ne suivent point l'exemple de ceux qui les premiers plantèrent la foi dans les mêmes contrées. Il peut arriver que quelques infidèles se fassent chrétiens dans les établissements des Européens : mais il est à craindre qu'ils n'agissent par des vues d’intérêt, et que l'influence de l'autorité civile ne soit le principe de leur conversion. En considérant ces prétendus convertis, qui manquent d’instruction et qui mènent une vie si peu chrétienne, n’a-t-on pas lieu de redouter pour eux l'anathème prononcé par Jésus-Christ contre quelques prosélytes des pharisiens.

Nous consentons cependant qu'on taxe d'exagération l’auteur protestant de la troisième lettre écrite de l’Amérique septentrionale en 1768, lorsqu’il s’exprime ainsi : « On demandait à un prosélyte indien qu'on avait admis à la participation des mystères chrétiens, ce qu'il pensait de cette cérémonie sacrée ? 11 répondit qu'il aurait mieux aimé qu'on lui eût donné du rhum. Je dois dire et je dis avec douleur, que j’ai remarqué moi-même que la passion pour les liqueurs spiritueuses était le principal motif qui déterminait un indien à se faire protestant. ’initiation à notre premier sacrement est pour lui une affaire de plaisir, etc. » Cette remarque n'a point pour objet de faire des reproches à quelqu'un, mais de recommander la précaution à tous.

On doit avouer que les gouverneurs espagnols et portugais ont quelquefois commis de grandes injustices dans les Indes : que plusieurs n’y ont passé que par des motifs d'avarice et d'ambition, et que la préférence qu'ils donnaient à certaines contrées, annonçait leur amour pour l’or et les épiceries. On a vu aussi régner une grande corruption de mœurs dans leurs établissements ; et il s’est trouvé des prédicateurs qui se sont laissé entraîner eux-mêmes par l'esprit du monde. C'est sans doute un malheur que ceux qui professent le christianisme en deviennent le scandale ; mais leurs désordres ne doivent point retomber sur notre sainte Religion qui les condamne. Il y a toujours eu de saints ministres qui ont été animés de l'esprit des apôtres. Tels furent ceux qui plantèrent la foi chez les nations nouvellement découvertes. Plusieurs ne se contentèrent pas de prêcher dans les établissements des Espagnols, des Portugais, etc. et dans le voisinage ; ils annoncèrent encore l'Évangile dans des pays barbares très éloignés, au Tonquin, dans la Cochinchine, dans les états du Mogol, à Dehli même. Voyez l'Histoire de L'Empire du Mogol, par le P. Catrou.

Si tous ceux qui ont reçu la foi n'en ont pas toujours suivi les maximes, on a vu des exemples de la plus éminente sainteté dans plusieurs nouveaux convertis, comme dans les missionnaires. On peut lire un grand nombre de vies de ceux-ci, par des auteurs dignes de foi. Retour

(13) Il y a trois principales sectes religieuses à la Chine. La première est celle de Confucius, appelée en chinois Cum-fu-cu ou Cong-fou-tsé. C'est celle que suivent l’Empereur, les princes et les lettrés. Chaque ville a un oratoire, où les mandarins offrent, en certains jours de fêtes, du vin, des fruits, des fleurs et du riz sur une table éclairée par diverses lumières ; ils accompagnent cette offrande de profondes révérences en l’honneur de Confucius, et chantent des vers à sa louange. Ils enfouissent le sang et les poils d’un pourceau, tué la veille, et brûlent une partie de son foie. L’Empereur fait la même offrande dans un grand temple. Les Chinois de cette secte célèbrent tous les ans deux fêtes en l'honneur de Tien ou du ciel qu’ils adorent. Ceux qu'on appelle Jukiau, sont accusés d’athéisme. Quelques missionnaires ont prétendu que le Tien des Chinois était le maître des cieux et non le ciel matériel ; mais ce sentiment a été condamné par Benoît XIV. La relation apologétique de quelques rites chinois, insérée dans le troisième tome de la description de la Chine, par le P. du Halde, a été également condamnée par l'ordre de Clément XII.

La secte de Lao-Kiun est aussi fort ancienne. Lao-Kiun était un philosophe qu'on dit avoir vécu six cents ans avant Jésus-Christ. Son fameux livre, appelé Tau-tsè, est encore en grande vénération. Ses sectateurs croient aux augures, et sont extrêmement adonnés aux cérémonies superstitieuses. Leurs prêtres s'appliquent à trouver l’art de rendre les hommes immortels ; et quelques-uns vantent beaucoup les découvertes qu’ils prétendent avoir faites Lao-Kiun enseignait que l'âme périt avec le corps ; que Dieu est matériel, et qu'il y a plusieurs dieux subalternes qu’il faut aussi adorer. Ses sectateurs l’adorent lui-même, ainsi que d’autres hommes qu'ils ont déifiés, et dont ils gardent les idoles dans des temples. Les princes et les héros déifiés, s’appellent Chang-ti. On ne voit pas sur quel fondement le P. du Halde s’est imaginé que ce mot signifie le Créateur, le maître absolu de l’univers, ou qu’il présente une idée qui ne s’éloigne pas beaucoup de celle du vrai Dieu.

La troisième secte de la Chine est celle de Foé. Elle a pour auteur un philosophe de ce nom, qui vivait dans les Indes longtemps avant Pythagore, et qui enseignait la transmigration des âmes. Les cinq préceptes qu’il laissa, sont

  1. de ne jamais tuer de créature vivante,
  2. de ne jamais prendre le bien d’autrui,
  3. de s’abstenir de l’impureté,
  4. de ne jamais mentir
  5. de ne point boire de vin.
L’idole de Foé est d’une grandeur extraordinaire. On la représente souvent dans le même temple sous trois formes horribles, dont la principale a la ressemblance d’un homme qui a un ventre monstrueux, et qui est assis les jambes croisées, suivant la coutume des Orientaux. On l’appelle l’idole de l’immortalité. La seconde est l’idole des plaisirs, et a vingt pieds de haut. La troisième, haute de trente pieds, a une couronne, et s'appelle le grand Roi Rang. Il y a une multitude d’autres petites idoles dans les pagodes, les grands chemins et les places publiques. On donne le nom de Jos à celles qui sont dans chaque maison. Les bonzes de cette secte sont fort intéressés et universellement méprisés. Ils prétendent expier les péchés des autres par des austérités aussi ridicules que rigoureuses. Les uns traînent de grosses chaînes, longues de vingt à trente pieds ; les autres se frappent la tête ou la poitrine avec une pierre, etc. Ils font accroire au peuple qu’il rachète ses péchés, et qu'il se délivre des peines de l'autre vie, en faisant l’aumône à leurs communautés ; ils vendent aux mourants des passeports pour l’autre vie.

On trouve aussi à la Chine des adorateurs du grand Lama, qui réside à Barantola dans le Tibet, et qui est appelé Père éternel. Voyez du Halde.

Plusieurs auteurs assurent que la religion chrétienne était anciennement florissante à la Chine. Quelques-uns prétendent que la foi y fut plantée par l’apôtre saint Thomas. Il est certain que les nestoriens portèrent le christianisme dans la Géorgie et dans d’autres lieux près de la mer Caspienne, peu de temps après L’année 778. Voyez Assémani, Bibl Orient, t. IV, p. 478, 481, 482. Mais il y avait depuis longtemps des chrétiens dans la grande Tartarie, près de la Chine, et ils ne furent infectés du nestorianisme que dans le moyen âge. Voyez Abulfarage ; Assémani, Bibl. Orient, t. III, part, a, c. 9. ; Molsheim,Hist. Eccl. Tart. c. 3, par 4, p 129 i Herbelot, Bibl. Orient, passim, et not. in vet. Itiner. in Indiam, n. 319.

Quelques-unes des contrées dont nous parlons, ayant été soumises aux Moscovites, ont reçu la foi de nouveau, et on y a érigé des évêchés. Voyez Nunc Litter. Florent, ad an. 1748.

On lit dans quelques auteurs, que la foi passa de la Tartarie dans la Chine. Elle y passa des Indes, suivant Kircher, China illust. part., 2, c. 7, p. 93. Du moins Arnobe, 1. 2, adv. Genus, p. 5o, dit que le christianisme fut établi dans l'Inde et parmi les Seres, les Mèdes et les Perses. Si l'on en croit Ebedjeju, les Chinois chrétiens reçurent la foi des métropolitains, du patriarche des Chaldéens. Voyez Assémani, Bibl. Orient, t. III, part. 2, c. 9, p. 521, et part. 1, p. 346.

Quant au monument chrétien trouvé à Singan-fu, appelé communément Canton, Kircher, Muller, Assémani et Renaudot le regardent comme certain ; mais Horn, La Croze et d'autres savants le rejettent.

Renaudot publia, en 1718, le Voyage de deux Mahométans à la Chine, dans le neuvième siècle. Il y est dit que les Chrétiens, les Juifs et les Mahométans furent mis à mort par les Chinois, en 877. Mais ce fait est regardé comme fabuleux, par La Croze et par Jablonski, Inst. Hist. p. 242, etc. La fausseté en a été fort bien prouvée par le P. de Prémare, Jésuite. Lett. Edif., t. XIX, p. 420, et par le P. Parennin, aussi Jésuite, Ibid. t. I, p. 158.

Quoiqu'il en soit des anciens temps, il est certain que quand les Portugais entrèrent à la Chine, en 1617, ils n'y trouvèrent aucune trace de christianisme. Quelques religieux Dominicains y prêchèrent l’Évangile ea 1556, mais les uns furent bannis, et les autres firent peu de fruit. (Voyez an. Dominic, p. 158 ; Souza, part. 4, Hist S. Dominic. 1. 3, c. 1 ; Le Quien, Or. Christ, t. III, p. 1453. ) Ces religieux ne firent point d'établissement à la Chine avant l'année 1630. Voyez Navarette, Advart et Gonzales, Hist. Prov. Philipp. Dominic.

Les PP. Roger et Ricci, Jésuites, entrèrent dans la Chine en 1580, et trois ans après ils obtinrent la permission d'y demeurer. Voyez le père Schall, Narratio de initio Missions Soc. Jesu, et de ortu fidei in regno Chin.

La religion chrétienne fit tant de progrès à la Chine, qu'il y avait, en 1715, plus de trois cents églises et trois cent mille chrétiens. Mais l’Empereur Kang-hi, qui les avait favorisés longtemps, conçut alors de la jalousie contre eux. Il défendit aux missionnaires en 1716, de bâtir des églises et de faire des prosélytes. Ce prince mourut en 1722. Yong-tching, son successeur, sur les plaintes du gouverneur de Fokien, publia des édits barbares dont l’objet était d'exterminer le christianisme de ses états. Un prince du sang impérial, âgé de quatre-vingts ans, fut chargé de fers, et banni dans la Tartarie avec toute sa famille, qui était fort nombreuse, pour avoir refusé de renoncera la foi. Ils avaient tous été condamnés à mort, et leur exil ne servit qu'à prolonger leurs souffrances. La plupart périrent de misère en prison. Les autres furent dispersés dans différentes provinces, et périrent de la même manière. En 1731, tous les missionnaires furent bannis à Macao, petite île de la province de Canton, où l'on permit aux Portugais de s'établir. Yong-tching mourut en 1736. Les missionnaires conçurent alors des espérances qui n'ont point été réalisées. Depuis 1733, les chrétiens de la Chine, sans églises comme sans pasteurs, sont exposés à de cruelles persécutions. Les prédicateurs de l'Évangile qu'on a découverts, ont été mis à mort.

Il y a encore quelques Jésuites à la cour : mais ils n’ont point la permission d'exercer les fonctions de missionnaires. Ils sont comme mandarins, chargés de présider aux sciences et aux arts ; ils ne gardent ces places que dans l'espérance de profiter des occasions qui se présenteront de faire connaître Jésus-Christ. Ils viennent souvent au secours des chrétiens qui sont dans la capitale, et diminuent la rigueur de la persécution dans les provinces. Depuis, les Jésuites de la Chine ont la permission d'assister les chrétiens qui sont dans cet empire. Voyez l'Hist. moderne, t. I, part. 5, c. 2, p. 534, les Lettres édifiantes, t. XXVII et XXVIII, et notre ouvrage, sous le 5 de Février. On peut voir aussi les Voyages du P. Charles Horati, religieux Observantin, qui a été missionnaire à la Chine depuis 1698 jusqu'en 1733. Cet ouvrage, écrit en italien, a été imprimé en 1769. Le même auteur a donné une grammaire et un dictionnaire de la langue chinoise, avec une relation des coutumes et des cérémonies de la Chine. On lui est aussi redevable d’une explication latine de la philosophie et des livres sacrés des Chinois, laquelle a été imprimée à Rome en 1759.

M. Desguignes a fait une dissertation pour montrer que les Chinois étaient une colonie égyptienne. Ce sentiment, contre lequel quelques savants se sont élevés, a été défendu par M. Needham, d’après une inscription égyptienne trouvée à Turin, et d'après un lexicon chinois, imprimé à Pékin, sous le règne de Kan-hi, en vingt-six petits tomes qui sont dans la Bibliothèque du Vatican. M. Needham confirme le même sentiment par les inscriptions égyptiennes des plus célèbres obélisques de Rome, et par d'autres autorités. Voyez sa lettre, de Inscriptione quddam Ægjrptiacd Taurini inventa, Romœ, 1761. Retour

(14) Suivant Tavernier, le pardo vaut vingt-sept sous, monnaie de France. Retour

(15) On a objecté qu'Acosta, qui publia, en 1589, son livre de procuranda ïndorum salute, reconnaît, 1. 2, c. 8, que le pouvoir de faire des miracles ne subsistait point parmi les missionnaires : mais il ne parle que des missionnaires en général, et comparés aux apôtres qui opéraient tous des prodiges en tous lieux. En effet, Acosta, lui-même, ibid. c. 10, rend un témoignage formel en faveur des miracles de saint François Xavier, qui étonnaient par leur évidence et par leur grand nombre. Il parle aussi de quelques autres prédicateurs que Dieu avait favorisés du même don. Saint François Xavier en fut favorisé, et durant sa vie, et après sa mort. On peut voir sur ce sujet Turselin, Vit. S. Franc. Xav. 1. 6, c. 1, et la lettre de Jean III, Roi de Portugal, à Barreto, vice-roi des Indes, en 1556. On la trouve dans Acosta, Lib. rerum in Oriente gestarum, imprimé à Dillingen, en 1571. Voyez aussi F. M...n. Review of the important controversy concerning Miracles, dans l'appendice ajouté par F. M...y, p. 448. Retour

(16) Lett. Edif. 27, prœf. p. 36. Retour

(17) L. 1, ep. 6, an 1544 Retour

(18) L.2, ep. 9. Retour

(19) L.4, ep. 9. Retour

(20) L.i, ep. 1. Retour

(21) Voyez sa vie par le P. Bouhours. Retour